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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/712

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Prévost n’était pas plus maladroit. Ces deux langoureux, et dociles à leur langueur, ont de l’entregent, du courage, une extrême vivacité d’allure et une étourderie active.

Manon, l’abbé Prévost l’a rencontrée. Il l’a aimée. Je ne sais pas si elle s’appelait Manon. Je ne sais pas si elle était blonde ou brune, si elle avait les yeux bleus ou noirs : et nous ne savons pas la couleur des cheveux et des yeux de Manon que des Grieux aima ; ce renseignement nous est inutile. Mais elle était l’une ou l’autre, gentille, avisée, caressante, l’une de ces petites comme il y en a dans tous les temps, je ne dis pas dans tous les pays ; et, de son temps, elle avait la grâce enjouée, la frivolité ravissante. Elle était un joli animal que son instinct conduit ; elle était aussi la contemporaine d’une élégance accomplie et que des siècles de vie française avaient rendue exquise. Elle aimait des Grieux, et le plaisir bien davantage. Elle n’était pas méchante ; mais, si elle avait été méchante, elle n’eût rien imaginé de plus féroce que le supplice qu’elle infligea son amant. L’ « homme de qualité » qui l’a vue et qui a su ses vilenies se perd à méditer sur « le caractère incompréhensible » des femmes. La comprenez-vous, Manon ? Ce n’est pas des Grieux où l’abbé Prévost qui vous l’expliqueront. Car ils racontent ses infidélités, ses fautes abjectes et vulgaires, — si vulgaires qu’on aurait tort de chercher laborieusement où l’autour de Manon Lescaut les a trouvées, — sa cruauté insouciante ; et ils l’appellent « ce que la terre avait porté de plus aimable et de plus parfait. » Il y a, pour qu’on l’aime, « la douceur de ses regards » ; il y a son espièglerie amusante et câline ; il y a, dans les pires moments, son léger sourire et « un air charmant de tristesse. » Elle est charmante, elle est aimable et parfaite. C’est pour cela qu’on l’aime ; ou plutôt, c’est parce qu’on l’aime à la folie qu’elle est cela ou le parait. Tant d’éloges, toute sa conduite les a démentis, jusqu’à ce jour, si proche de sa mort, où la douleur la mène à être moins distraite. Incompréhensible, Manon ? Sans des Grieux, incompréhensible, oui ! Mais elle a en lui tous ses attraits. Et je disais que, Manon, c’était dans le cœur de des Grieux ou de l’abbé Prévost pareils qu’elle vivait et puis mourait. Les anecdotes de prison, de tromperie, de perfidie naturelle au point de sembler une sorte d’innocence, et le malheur, et la déportation, c’est l’aventure de bien d’autres. Ces anecdotes, ce n’est pas elle. Et elle, son aventure, c’est d’avoir été si aimée. La véritable Manon, l’ardente rêverie d’un fol et qui écrivait bien l’a créée.


ANDRE BEAUNIER.