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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/711

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douce au bout du jardin ; une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d’amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée… » Sage retraite, et la pratique habituelle du bien, le bon sens !… « Mais à la fin d’un si sage arrangement, je sentais que mon cœur attendait quelque chose encore et que, pour n’avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait être avec Manon. » Des Grieux rêve ainsi de s’amender ; et les souvenirs de la volupté l’environnent. L’abbé Prévost, ce n’est pas dans un de ses romans, c’est dans une lettre à son frère, et parlant pour soi, qu’il écrit : « Je n’aperçois que trop tous les jours de quoi je redeviendrais capable, si je perdais un moment de vue la grande règle, ou même si je regardais avec la moindre complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à mon esprit et qui n’auraient encore que trop de force pour me séduire, quoiqu’elles soient à demi effacées… » Et il écrit : « Qu’on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu de vigueur, quand on s’est fait une habitude de sa faiblesse ; et qu’il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre ! » Un homme qui a cette sensibilité-là, ce goût de sa faiblesse, et qui a des velléités édifiantes, mais que tente la douceur de se laisser vaincre, un tel homme n’a pas besoin qu’on lui raconte les défaites d’un Avril de La Varenne pour composer le personnage du chevalier des Grieux. Mais il ne renonce pas à l’honneur, à la fierté, en dépit de ses déchéances. Un publiciste, Lenglet-Dufresnoy, sous le nom de Gordon de Percel, le dénigre, le traite d’un de ces « personnages qui ont la simplicité de se laisser attraper par des filles. » Il répond à ses ennemis : « S’ils en veulent à mes faiblesses, je leur passe condamnation ; et ils me trouveront toujours prêt à renouveler l’aveu que j’ai déjà fait… S’ils prétendent décrier mon caractère, je délie la calomnie la plus envenimée de faire impression sur les personnes de bon sens dont j’ai l’honneur d’être connu. » Des Grieux, parlant à son père, ou à Tiberge, ou au directeur de la prison de Saint-Lazare, à de pareils sursauts : il admet que l’amour l’a rendu trop fidèle et tendre et qu’il a cédé aux désirs d’une maîtresse trop charmante : « Voilà mes crimes ; en voyez-vous là qui vous déshonore ? » Et il réclame, pour son caractère, l’estime et l’admiration. Quand il a fait bien des folies, l’abbé Prévost retourne au couvent. Des Grieux, séparé de Manon, très volontiers entre au séminaire. Et il se sauve du séminaire avec le même entrain qu’avait soudain l’abbé Prévost pour quitter les Jésuites ou les Bénédictins. Sans cesse à court d’argent, des Grieux s’en procure, et vite : l’abbé