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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/709

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et l’on n’en sait tien. Il faut supposer que l’abbé Prévost connaissait l’abbé Louis Tiberge et le chevalier des Grieux : et l’on n’en sait rien. Il faut supposer bien des choses qu’on ne sait pas. Et, tout cela supposé, ce que l’abbé Prévost recueille d’un récit, l’on dirait, miraculeusement sauvé de l’oubli après tant d’années, ce n’est qu’un incident menu, de très petite importance, un détail de son roman, détail qu’il lui était facile d’inventer et à l’invention duquel le portait le cours naturel de son roman. Voici des Grieux et Manon embarqués ; Manon, de même que les autres « filles de joie » qu’on mène en Louisiane, sera en butte aux insultes et agaceries des matelots et passagers peu recommandables. Des Grieux, qui a tant fait que de partir avec elle, pour l’amour d’elle, veut la préserver ; il n’a qu’un moyen de se déclarer son défenseur et de la garder : c’est de se dire son mari. Pour imaginer ce mensonge, il n’a pas besoin de savoir qu’en 1715 Avril de La Varenne et la fille Froget ou Quantin montrèrent un faux billet de mariage ; ou, plus exactement, un billet de mariage secret, irrégulier peut-être et que néanmoins le gouvernement considéra comme valable, en définitive. Car même réduite à l’incident du mariage, l’aventure de des Grieux et de Manon ne ressemble guère à l’aventure d’Avril de La Varenne et de Froget. Des Grieux n’est pas Avril de La Varenne ; et Manon n’est pas Froget ou Quantin.

La réalité de Manon Lescaut me paraît beaucoup mieux attestée par les recherches et les trouvailles de M. Pierre Heinrich, lequel ne prétendait pas découvrir la véritable Manon, le véritable des Grieux, mais a réuni, dans sa brochure L’abbé Prévost et la Louisiane, étude sur la valeur historique de Manon Lescaut, divers documents relatifs à la déportation des « filles de joie » durant les années 1719 et 1720. Ces documents nous montrent des épisodes pareils à maintes scènes de Manon. Le Journal de la Régence, de Buvat, nous fait assister au défilé des charrettes qui emportent les filles et « demoiselles de moyenne vertu, » par les rues de Paris, les faubourgs et les villages. Il y a des effrontées qui chantent « comme sans souci, » et qui interpellent les passants, n’épargnent même pas les petits collets et, apercevant leurs amants parmi les badauds, les invitent « à les accompagner dans leur voyage au Mississipi. » Et il y a les malheureuses qui pleurent de honte, qui essayent de se cacher. Elles sont parées de rubans, de fontanges, les unes et les autres, et ont leur coquetterie toute salie. L’abbé Prévost dut rencontrer de ces convois. Les départs se faisaient du Havre, le plus souvent, comme dans Manon. Les convois passaient évidemment par le bourg de Pacy-sur-Eure, à quatre