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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/708

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Avril de La Varenne a trente ans ; il a servi douze ans ; il a été capitaine dans le régiment de Champagne. Des Grieux, pour qu’on lui pardonne ou qu’on ait le goût de le plaindre, il faut qu’il ait dix-sept ans, qu’il soit tout neuf à l’existence qui se jette à lui et qui le surmonte. Et Manon, si elle n’est pas « encore moins âgée » que lui, va nous dégoûter à l’excès. Une vieille Froget ou Quantin, qui « a laissé trois enfants en France, » ce n’est point Manon ! Des Grieux et Manon, si dégradés, peuvent dire : « L’amour et la jeunesse avaient causé tous nos désordres ! » et, s’ils paraissent peu naïfs, après la folie et la souffrance : « L’expérience commençait à nous tenir lieu d’âge ; elle fit sur nous le même effet que les années. » L’amour et la jeunesse…Eh bien ! Avril de La Varenne et Froget ne sont plus assez jeunes. Quant à leur amour, il ne les empêche pas d’aller chacun de son côté, dès qu’ils sont descendus à Biloxi. Tandis qu’Avril de La Varenne s’est complaisamment laissé envoyer aux Illinois, Froget vit dans l’intimité de Raujon : et, qu’elle soit Froget ou Quantin, toujours est-il qu’on l’appelle Mme Raujon. C’est Raujon qui la fait évader de la prison de Nantes ; c’est Raujon qui, à Biloxi, la protège ; c’est Raujon qui ne la quitte pas et multiplie les « assiduités » autour d’elle. Raujon, qui était le représentant de Crozat, concessionnaire de la Louisiane ù cette époque, avait là-bas une situation quasi officielle ; et il était marié. Tout se passe, remarquons-le, comme si Raujon, l’amant de Froget ou Quantin, dissimulait sa liaison grâce à la complaisance de La Varenne et comme si ce bel arrangement datait de Nantes. Qu’il en soit ainsi, — je le crois, — ou qu’il en soit différemment, l’aventure d’Avril de La Varenne et de Froget ne ressemble pas du tout à l’aventure de des Grieux et de Manon Lescaut.

Il y a pourtant cette analogie, cette analogie seulement : le mariage supposé d’Avril de La Varenne et de Froget. Semblablement, des Grieux et Manon, sur le bateau qui les mène du Havre à la Nouvelle-Orléans, se disent mariés. Voilà tout ce qu’aurait fourni à l’auteur de Manon Lescaut l’aventure d’Avril de La Varenne et de Froget. L’auteur de Manon Lescaut sut-il cette aventure ? Mais oui, répond M. le baron Marc de Villiers : l’abbé Tiberge et le chevalier des Grieux durent la lui raconter. Mettons que le des Grieux qui commanda en 1713 le Comte de Toulouse fût un chevalier des Grieux en effet. Il faut supposer qu’en 1715 ou 1716, il commandait encore le Comte de Toulouse et que, sur ce navire ou quelque autre navire, il fit encore le voyage de Louisiane : et l’on n’en sait rien. Il faut supposer qu’en 1715 ou en 1716 l’abbé Louis Tiberge fit le voyage de Louisiane :