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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/705

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d’influence. C’est un brave homme ; et, d’abord, il fait bon accueil à ces deux exilés, les reçoit, les invite à dîner, leur prépare un logement, procure à des Grieux un emploi et, de toutes manières, agit avec politesse, amitié même. Soudainement, il devient une espèce de tigre, voire un tigre « féroce et cruel. » Ce tigre a un neveu, le jeune Synnelet, pour lequel il « se damnerait mille fois. » Synnelet s’étant épris de Manon, le gouverneur entend que Manon se sépare de des Grieux et devienne l’épouse de Synnelet. Ce gouverneur, dit M. le baron Mure de Villiers ; c’est La Mothe-Cadillac. Seulement, La Mothe-Cadillac n’avait point de neveu : et la tendresse du gouverneur pour Synnelet, c’est toute l’originalité du personnage. La Mothe-Cadilac avait un fils ; mais l’histoire ne dit pas que La Mothe-Cadillac le fils se soit épris d’aucune Manon. La Mothe-Cadillac a, dans l’histoire, un caractère assez marqué. Il s’intitulait : « Sauvage, né Français, ou plutôt Gascon. » D’ailleurs, il détestait la colonie dont il était le gouverneur : « Méchant pays, méchantes gens ! » disait-il ; et il se moquait de ce faux « paradis terrestre » où il avait vu trois poiriers sauvageons, trois pommiers de même, un prunier de trois pieds de haut, trente pieds de vigne avec neuf grappes de raisin, tous les grains pourris ou secs. Le gouverneur qui est dans Manon ne ressemble aucunement à celui-là. M. le baron Marc de Villiers, en appelant La Mothe-Cadillac le gouverneur de la Louisiane dans Manon, veut dire qu’à l’époque où arrivèrent des Grieux et Manon, le gouverneur de la Louisiane était, à n’en pas douter, La Mothe-Cadillac. Mais il se trompe. La Mothe-Cadillac avait été nommé gouverneur en 1712 ; il fut révoqué en 1716. Des Grieux et Manon débarquent à la Nouvelle-Orléans : en 1716, il n’y avait pas de Nouvelle-Orléans. Le gouverneur de la Louisiane dans Manon, c’est donc le successeur de La Mothe-Cadillac. Mais on peut être sûr que l’abbé Prévost n’a jamais su le nom de ce gouverneur, ni le nom de l’aumônier.

Les deux autres personnages que M. le baron Marc de Villiers identifie nous intéressent davantage : c’est le chevalier des Grieux et Manon. Là-dessus, il n’hésite pas : le « héros de l’abbé Prévost, » s’appelait Avril de La Varenne ; et il était né le 11 novembre 1685 à Angers. L’idée est bonne, de ne point chercher le héros de Manon parmi les des Grieux : sans doute, l’auteur de Manon, s’il a raconté l’histoire d’un malheureux jeune homme, l’a-t-il au moins dissimulé sous un nom d’emprunt. C’est une précaution qu’avait lui-même prise Avril de La Varenne. Il s’appelait exactement René du Tremblier.