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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/703

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véritable des Grieux, tous les personnages du roman, le roman lui-même. Ces recherches sont agréables. Si elles n’aboutissent généralement à nulle certitude, elles révèlent pourtant les bribes d’une vérité autour de laquelle est née la fiction. Si Manon n’est pas un portrait, une copie, et si, comme je n’en doute guère, on se dupe à rechercher le modèle de Manon, du moins l’abbé Prévost n’a-t-il point tiré de son rêve tout seul cette vivante. Minerve qui sort du cerveau de Jupiter atteste que Jupiter est un dieu. Les romanciers ni les poètes ne sont dieux. Il leur faut le contact de la réalité. Ils n’inventent pas de toutes pièces et ne font pas que de copier ce qu’ils voient. Leurs créations suivent une gésine. Et enfin, si nous ne découvrons pas la véritable Manon, toute la vérité que nous aurons cherchée se réunissant sur la feinte Manon, celle-ci n’en sera pas moins un mensonge.

Premièrement, on a cru identifier Tiberge. Un certain abbé Louis Tiberge, abbé d’Andrès et qui mourut le 9 octobre 1730, avait dirigé le séminaire des Missions jusqu’en 1722. L’abbaye d’Andrès est dans le canton de Guines, non loin de Boulogne-sur-Mer ; et, comme Hesdin, la patrie de l’abbé Prévost n’est pas loin non plus de Boulogne, on peut supposer que les deux abbés se connurent. On peut supposer aussi que le supérieur des Missions étrangères eut à s’occuper de la Louisiane : seulement, on ne sait pas qu’il y fût allé. fin 1765, parut un Nouveau dictionnaire historique ou histoire abrégée, etc. par une société de gens de lettres ; et ces gens de lettres disent, à l’article de Louis Tiberge : « C’est ce pieux ecclésiastique qui joue un rôle si touchant dans le roman des amours du chevalier des Grieux. » Voilà Tiberge, conclut M. Anatole de Montaiglon. Mais, en définitive, ces gens de lettres qui, trente-quatre ans après la publication de Manon Lescaut, trente-cinq ans après la mort de l’abbé Louis Tiberge, affirment que l’abbé Louis Tiberge est le Tiberge du roman, s’ils l’affirment, c’est qu’il leur plaît de l’affirmer. Qu’en savent-ils ? C’est ’ le nom pareil qui les invite à lancer cette conjecture ; et c’est leur imprudence qui leur fait transformer cette conjecture en un renseignement valable. Or, l’aventure du chevalier des Grieux, on doit, — nous le verrons, — la placer aux années 1719 ou 1720. Des Grieux a dix-sept ou dix-huit ans alors : il est né vers 1703. Et il dit que son très cher ami Tiberge a trois ans de plus que lui. Donc, le Tiberge du roman serait né vers 1700. Mais l’abbé Louis Tiberge, s’il a cessé en 1722 d’être supérieur des Missions, il faudrait qu’il eût été supérieur des Missions à vingt ans ! Non, l’abbé