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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/697

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chose très relative. Non seulement les nouveaux principes d’imposition, si généreuses que soient les aspirations d’où ils sont sortis, restent incertains et nébuleux sous leurs brillants dehors, mais ce que nous voyons des phénomènes fiscaux n’est qu’une apparence derrière laquelle la réalité des faits nous est en grande partie cachée. Que nous sommes loin de l’idéal de cette justice distributive, semblable, disait Aristote, au mètre de plomb des Lesbiens, qui se pliait aux contours des choses ! Sans doute on croit découvrir dans l’histoire un effort, un élan vers plus d’équité dans la répartition contributive. Des tributs et péages primitifs aux droits indirects, de la capitation à l’impôt sur la terre, aux impôts sur les biens et produits, enfin à l’impôt sur le revenu, complété par ses derniers perfectionnements, — chaque étape léguant à la suivante une partie de ses réalisations, — on veut croire qu’il y a un lent et laborieux progrès de l’idée de justice. Mais dans ce progrès, que d’incertitude, d’illusion et d’aveuglement ! Cet idéal de justice fiscale ne serait-il après tout qu’un mirage, et faut-il admettre que, sous le jeu superficiel des choses, l’évolution de l’impôt est en réalité « déterminée » par l’évolution des forces économiques ? C’est, on le sait, la vieille et paradoxale théorie du matérialisme historique, mise à jour par Karl Marx, et développée après lui avec beaucoup de brillant et d’originalité par l’économiste italien M. Loria : l’impôt, comme tous les faits sociaux, est fonction de la constitution économique d’un pays et d’une époque ; il est l’émanation fatale des rapports de la distribution de la richesse ; ce que nous appelons justice fiscale n’est que l’indice du triomphe momentané d’une force économique ; le système de la production et de la distribution conditionne celui de l’imposition. Cette vue de pur matérialisme social, cette nouvelle loi d’airain, nous la repoussons de tout notre pouvoir, parce que nous croyons à la souveraineté des forces morales, et de l’idée « qui mène le monde, » et que nous nous refusons à réduire toute la question sociale, comme on l’a dit, « à la question du ventre. » Mais ce n’est pas à dire qu’on puisse nier entièrement, tant s’en faut, l’influence du processus économique sur les faits sociaux, notamment sur le fait fiscal. Elle s’exerce à côté, et souvent à l’encontre, de celle des autres puissances qui régissent l’humanité. On ne lui a peut-être pas fait jusqu’ici sa place dans l’étude scientifique de l’impôt. Elle