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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/644

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nouvelles églises : il y a six paroisses actuellement ; elles ont cessé de se suffire. Une caricature, en 1913, représentait le futur mur de la Réformation, qu’on inaugura l’an dernier sur les bastions : les grands réformateurs passaient leur tête au-dessus du mur, mais leurs regards sévères tombaient sur un curé qui, à l’ombre même du mur, promenait un arrosoir ; et, du sol ainsi fertilisé, on voyait surgir toutes sortes de petits clochers, — de clochers « romains : » des images aussi symptomatiques rendent anxieuse la vieille Genève. Elle constate aussi que le groupe politique qui représente les catholiques peut à son gré fortifier de son appoint l’un des grands partis qui se disputent depuis trois quarts de siècle les pouvoirs dans Genève. Il y eut des heures où cet appoint fut, pour l’un ou l’autre de ces partis, une indispensable condition de succès. De très vieux Genevois s’offusquent ; il leur semble que l’Église romaine, qu’ils avaient tuée sous Calvin et qu’en 1873 ils voulurent tuer une seconde fois, va devenir maîtresse dans l’Etal ; ils se créent un spectre, le prennent pour une réalité, et soupçonnent à tort de visées dominatrices une Eglise qui ne demande qu’à vivre librement. Hornung, en 1865, dans ses Gros et menus propos, faisait assister ses concitoyens à un rêve de Théodore de Bèze, rêve angoissant, où le grave réformateur croyait voir une sorte de cheval troyen pénétrer dans Genève, monter à Saint-Pierre, y entrer. Il arrive parfois à certaines imaginations genevoises de subir elles-mêmes ce cauchemar, et ce cheval troyen qui monte si haut sur la colline et qui gravit un porche, leur parait contenir dans ses flancs des brigades de catholiques romains. Et puis, ces imaginations se réveillent, se rassurent, et de nouveau tressautent et s’endolorissent, quand tel pasteur leur déclare, au prêche, que les catholiques romains n’entreront à Saint-Pierre qu’après une effusion de sang. Pour ce peuple de Dieu dont les années 1814 et 1815 modifièrent l’essence, Saint-Pierre demeure une sorte de palladium ; il y a toute une Genève, politiquement vaincue par le radicalisme, religieusement entamée par l’incroyance, mais moralement vivante, et très vivante, qui a mis son âme dans ces pierres, et qui veut que son âme y reste. Le radical Favon voulait faire de Saint-Pierre un monument national où aucun culte ne serait plus célébré ; mais la loi de séparation, en affectant expressément Saint-Pierre, sous le nom de temple