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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/633

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Sarrasin, n’a jamais fait de tort à l’Etat, est-ce à elle de porter la peine des erreurs de 1873 ? Le Grand Conseil fut inflexible ; et par 60 voix contre 23 et deux abstentionnistes, il décida que les liens séculaires qui unissaient cette Église à l’État appartenaient désormais au passé. 13 catholiques, 12 socialistes, le plus grand nombre des radicaux, un tiers des démocrates, avaient collaboré à cette œuvre de déchirement.


V

Treize journées, seulement, restaient à courir, avant que le suffrage populaire dît le dernier mot : durant ces treize jours la vie genevoise fut anxieuse et turbulente. Le Consistoire éleva la voix : il plaidait pour le passé, pour la vieille Eglise, conjurait Genève de repousser une telle réforme. Factums, feuilles volantes, brochures de tous genres, semblaient sortir de terre. Une brochure s’intitulait : Conservons notre Église nationale ; elle portait en épigraphe ces mots qui sont gravés sur la cloche de la Clémence, dans la tour de Saint-Pierre : Je suis la voix de l’Église et de la Patrie. Une autre montrait à Genève deux ennemis : les socialistes et le cardinal Merry del Val : la loi, paraît-il, était leur œuvre, il fallait qu’elle fût balayée. Une troisième, qui portait comme titre : Oui ou non, déclarait fièrement : « Nous voulons garder la clé de chez nous. Puisque notre Église nous y aide, nous lui donnerons la jeunesse de l’aigle, nous maintiendrons. » Du haut des chaires sonnaient des cloches d’alarme. Le pasteur Albert Thomas, dans un prêche sur les pierres du Temple, évoquait, d’une voix terrorisée, le jour où le catholicisme fixerait à la tiare des papes le fleuron de la cité de Genève. Non, concluait-il avec confiance, Genève n’acceptera pas une séparation qui a tous les dehors d’une révolution, Genève ne voudra pas, Genève se souviendra.

Dix-sept pasteurs se rencontrèrent, qui, plus soucieux de préserver le caractère religieux de l’Église que d’en accentuer le caractère national, manifestaient, en termes très sobres, très nets, très pieux, en faveur du projet. Ils passèrent, du jour au lendemain, dans beaucoup de cercles genevois, pour être des traîtres, de mauvais conducteurs du troupeau. Il est encore quelques familles genevoises où l’on ne confierait pas l’instruction d’un catéchumène à un pasteur qui se montra séparatiste.