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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/632

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confessionnelle, lésées depuis 1873, toute son adresse de tacticien. C’était, par surcroit, l’œuvre d’un libéral sincère : les stipulations concernant la dévolution des églises et le droit de propriété des confessions ne dissimulaient aucun piège dont la hiérarchie put prendre ombrage [1]. Tel quel, ce projet, en rompant les liens traditionnels entre l’Etat et l’Eglise protestante, portait un coup décisif à la personne morale qu’avait été la vieille Genève. Mais en réalité, dans quelle mesure cette personne morale vivait-elle encore ? Et n’y avait-il pas désormais beaucoup de fiction dans cette solidarité théorique de l’Etat avec l’Eglise réformée ? M. Ador étudiait les proclamations par lesquelles annuellement le Conseil d’Etat signalait au peuple de Genève l’importance du Jeûne Fédéral ; il y relevait avec esprit ce « style philosophico-philanthropique où l’on sentait tout l’effort de l’Etat, de cet Etat uni à l’Eglise, pour ne pas prononcer le nom de Dieu. »

Genève, en tant qu’Etat-Eglise, n’existait plus. Mais ce qui durait toujours, c’était au fond de beaucoup d’esprits une certaine conception confessionnelle de Genève ; et c’est contre cette conception que s’insurgeaient les partisans du projet Fazy. D’aucuns, à Genève, se croyaient meilleurs citoyens parce que membres de l’Eglise nationale. Ils s’en allaient disant, comme le relevait malignement M. Ador : « C’est nous qui sommes les fils d’Abraham. » Dans la Genève de 1907, il ne pouvait plus y avoir de fils d’Abraham : un catholique, un israélite, signifiait M. Fazy, a le droit d’être considéré comme aussi bon Genevois qu’un protestant de vieille souche. Les lois fondamentales de l’antique personnalité genevoise étaient ainsi discutées, ébranlées.

Les souvenirs de la Réforme, le nom de Rousseau, partisan de la religion d’Etat, se dressaient sur les lèvres de M. le député Richard contre le projet de M. Fazy. Genève devait sa place dans l’histoire à cet événement, la Réforme, à cet homme, Rousseau : voter la séparation, c’était les renier tous les deux. Mais M. Fazy de répondre que, si Calvin eût vécu au XIXe siècle, il eût bien vite quitté l’Église nationale pour tenter de retrouver son dogme dans quelques petites chapelles, semblables à celles que le Réveil avait créées.

La journée du 15 juin 1907 fut décisive. L’Église protestante nationale objurguait en dernière heure le député démocrate

  1. Voir à cet égard, dans la Revue du 15 août 1907, l’article de M. Julien de Narfon.