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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/620

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prévaloir l’idée abstraite de tolérance. « Ce qu’il nous faut, disait-il un jour au Grand Conseil, c’est que l’Église s’en aille avec rien, avec le bâton et la besace. »

Ainsi parlait-il en 1871. Les traités de Turin, la loi de 1868 sur l’hôpital général, conféraient à l’Eglise le droit de réclamer quelque chose dans sa besace, mais Carteret parlait en logicien. En attendant qu’elle s’en allât avec rien, il allait, lui, chez elle, avec sa police d’Etat : les visites inquisitoriales pratiquées chez les Carmélites de Sierne firent grand bruit. D’étranges illusions avaient persuadé Carteret que les catholiques de Genève devaient se sentir opprimés par l’infaillibilité, et qu’il convenait dès lors que l’Etat les aidât à devenir libres. Au Nord des Alpes, d’ailleurs, Bismarck donnait l’exemple de lutter contre l’Eglise : il ne déplaisait pas à Carteret de se régler sur Bismarck et de lui ressembler, au moins, par ce côté-là.

En vertu d’une décision pontificale, Mgr Mermillod, curé de Genève, possédait dans le canton, avec le titre de vicaire général et fondé de pouvoirs de l’évêque Marilley, les prérogatives épiscopales : le Conseil d’Etat, le 20 septembre 1872, lui défendit d’en user, et cessa même de le reconnaître comme curé. Un conflit s’éleva : l’évêque Marilley, de Lausanne, se déclara déchargé par le Pape de l’administration ecclésiastique du canton de Genève ; c’était confirmer les prérogatives de Mgr Mermillod. L’Etat, dès lors, considérait les catholiques de Genève comme n’ayant plus de chef, il ne reconnaissait pins Mgr Mermillod, et Mgr Marilley s’effaçait. L’Etat fit savoir, le 20 octobre 1872, qu’il allait organiser, par voie constitutionnelle et par la législation ordinaire, une Eglise qui serait une extension naturelle du régime démocratique ; les catholiques étaient invités à y collaborer. Dans le Grand Conseil, tel que le composaient les élections de novembre 1872, il n’y avait presque plus de catholiques. L’idée de séparation, qui jadis figurait sur le programme radical, était passée au second plan ; l’Etat voulait absorber et dominer l’Eglise catholique de Genève. Le 17 février 1873, il jetait hors des frontières Mgr Mermillod, que les fidèles considéraient toujours comme leur pasteur ; et les protestations du clergé contre le projet de loi visant à la réorganisation de l’Eglise ne faisaient qu’exciter Carteret. « Je fournirai, s’il le faut, cent curés qui accepteront les lois, » proclamait-il avec une insolente confiance.