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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/614

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s’abandonnait désormais l’intelligence émigrée d’Edmond Scherer.

Auguste Bouvier, professeur à la Faculté officielle de théologie, les voyait, dès 1867, se ranger en bataille contre les orthodoxes, et pressentait l’âpreté des bagarres imminentes. Il essayait de conjurer la crise. Un travail qu’il soumettait à la Compagnie des pasteurs sous ce titre : Les orthodoxes et les libéraux en face de la royauté du Christ, aspirait vers une synthèse supérieure où pourraient se rencontrer et ne plus s’entre-choquer, et peut-être se compénétrer, les exigences positives de l’orthodoxie et les exigences critiques du libéralisme

Mais il fallait, d’abord, traverser une période de querelles : en 1869, le branle-bas commença, pour de longues années. « Une Eglise, mais sans sacerdoce ; une religion, mais sans catéchisme ; un culte, mais sans mystère ; une morale, mais sans théologie ; un Dieu, mais sans système : » tel fut, en 1869, le manifeste du nouveau christianisme libéral. Ce document venait de Neuchâtel : il était signé d’un philosophe à qui la troisième République, en le nommant directeur de l’enseignement primaire, devait donner une prise sur l’âme française, M. Ferdinand Buisson. Ce fut la première parade, et non la moins brillante, de cette souple et curieuse intelligence, toujours mouvante, toujours évoluante, si jalousement préoccupée d’être sincère avec elle-même qu’elle croirait manquer de bonne foi si elle se réputait enchaînée, le lendemain, par son attitude de la veille, et dont c’est peut-être la maxime fondamentale de considérer l’idée de vie comme incompatible avec celle de fixité et de revendiquer dès lors, pour tout homme et pour tout groupement d’hommes, pour toute Eglise aussi, le droit d’être constamment muable et de pouvoir sans cesse s’évader d’un Credo. Rien de commun entre M. Buisson et les caméléons de la politique ; il s’agit, pour lui, d’une question de contenance intellectuelle ; sa pensée, dédaignant toute assise, aime frôler les sables mouvants.

La venue de ce jeune homme dans la ville de Calvin provoqua des tempêtes. Il donna deux conférences : Agénor de Gasparin, le pasteur Bungener, le pasteur Barde les jugèrent subversives et protestèrent. La presse s’agita : un soir, la salle de la Réformation devint un champ clos, où le pasteur Barde et M. Ferdinand Buisson confrontèrent l’une avec l’autre deux façons d’être protestant. Derrière M. Buisson se rangeaient les