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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/610

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Allemands fuyaient à toutes jambes ou se rendaient en masse, en criant : Kamarad ! Kamarad ! Ces prisonniers volontaires jetaient leurs armes avec une surprenante rapidité, déboutonnaient, selon l’usage, leurs bretelles, et tenant d’une main leurs culottes, faisant de l’autre un geste de reddition spontanée, ils passaient soudain de l’extrême terreur à un contentement subit, se mettaient en rangs pour se diriger vers l’arrière, visiblement heureux de terminer ainsi la guerre et de s’en tirer à si bon compte. Les villes et les villages, derrière les lignes de notre armée, furent traversés, pendant toute la journée, par les processions de prisonniers allemands, défilant au pas de route, officiers en tête. On est doucement ironique au pays de Racine et d’Alexandre Dumas. Les habitants de la Ferté-Milon et de Villers-Cotterets ne se privaient point de l’innocent plaisir de redire aux Boches en route vers des objectifs qu’ils avaient bien espéré atteindre autrement, le fameux mot d’ordre du Kronprinz : Nach Paris ! — Nach Paris !… Parmi ces prisonniers se trouvaient deux colonels, dont l’un fut capturé par les Américains à son poste de Commandement, dans une carrière. Ce colonel, chef d’un régiment de Bavarois, fut tellement surpris par l’avance de nos alliés, qu’il se rendit, avec tout son état-major, sans esquisser le moindre geste de résistance. On rapporte qu’un autre prisonnier, un commandant de bataillon, qui est le propre neveu du prince de Bülow, ancien chancelier de l’Empire allemand, fut stupéfait d’apprendre qu’il y avait une grande armée américaine en France. Cet officier croyait que l’effort américain consisterait à peine dans l’envoi d’une cinquantaine de mille hommes. La plupart de ses compatriotes, a-t-il dit, partageaient l’erreur dont il est aujourd’hui tiré par l’évidence des faits.

Si le Kaiser s’est flatté du vain espoir d’imposer à tout son peuple cette erreur d’optique et de maintenir ainsi, par unis mystification colossale, la confiance qui lui échappe de plus en plus, sa déception doit être à présent proportionnée au rêve insensé qu’il avait conçu. Du haut de la colline où il s’est fait conduire en auto, le 15 juillet, jour de l’offensive sur laquelle il comptait pour nous dicter superbement les conditions d’une paix atroce, Guillaume II a pu voir de loin, dans le reflux de l’invasion déchaînée par lui, dans le mouvement de recul infligé à ses troupes d’attaque, l’élan magnifique des