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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/604

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ombrages d’un parc idyllique ou d’un jardin pastoral, la Nouvelle Héloïse ou les Harmonies de la nature. Au seuil de la maisonnette du jardinier, tapissée de lierre comme un ermitage ancien, un factionnaire veille, portant sur son brassard les deux lettres fatidiques : M. P. Une grande allée, entre deux rangées de lilas, monte en ligne courbe et en pente douce vers un corps de logis dont les façades sont tournées, d’une part vers des charmilles et des pelouses, de l’autre vers la terrasse où s’enracine, au milieu d’un massif bordé de buis, un grand catalpa aux larges feuilles que le vent d’été agite légèrement sous le soleil, comme des éventails transparents. Une odeur d’herbes fraîches, de fleurs épanouies et de fruits mûrs s’exhale de ce séjour vénérable et charmant, avec le parfum des siècles morts et la poussière du passé. Combien de fois je suis, venu dans ce coin de vieille France, dans ce village de Champagne, dans ce château des bords de la Marne, au temps où l’illusion de la paix nous laissait goûter encore, avec un sentiment de provisoire sécurité, les délices des villégiatures champêtres ! Aujourd’hui j’aperçois sous les arbres, près du tennis, les autos de l’état-major américain : limousines aux panneaux vernis, landaulets aux châssis solides, aux moteurs puissants, véhicules de guerre modernes, toujours prêts à partir dans le flux et le reflux des batailles, au premier signal d’avance ou de repli. A côté de ces voitures militaires, sous un tilleul, je vois un canon de gros calibre. On me fait remarquer ses formes, ses organes de support et de pointage, le mécanisme de ses freins, le camouflage qui, sur le tube, sur le bouclier, sur les jantes et sur le moyeu des roues, sur l’affût, a barbouillé en trompe-l’œil, à grand renfort de badigeon vert, un effet de sous-bois. Cette pièce de 210 a été fabriquée avec un soin tout spécial dans les usines Krupp. C’est, en effet, un canon allemand qui a été rapporté là comme un trophée de victoire, ayant été capturé en plein combat, le 22 juillet, par les Américains. Un sous-officier, muni d’un pot de peinture et d’un pinceau, prend un visible plaisir à inscrire sur le manchon d’acier, près du tourillon, la date, le jour et le lieu de la mémorable capture. C’est au cours de la seconde bataille de la Marne, le 22 juillet 1918, à Trugny, que fut enlevée aux artilleurs allemands cette machine à lancer des obus toxiques. Bientôt sans doute, on pourra voir, en Amérique, ce spécimen