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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/594

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sur rails une locomotive par jour. La voie ferrée qui pénètre dans le camp et qui aboutit à l’entrée de l’atelier a permis aux employés militaires du chemin de fer de campagne de transporter jusqu’à destination une caisse de bois blanc, expédiée d’Amérique. Cette caisse est apparemment très lourde : pour l’enlever du « truc » où elle a voyagé, il faut combiner l’effort de deux grues mécaniques à vapeur. Mais, pour cette manœuvre, il suffit de deux hommes et d’un sergent. Ce sergent a revêtu un costume de travail : bourgeron et salopette de grosse toile grise, qui font un contraste pittoresque avec son chapeau d’ordonnance en feutre khaki, galonné d’une cordelette de soie aux couleurs réglementaires. Les deux hommes, on ne les voit presque pas : ils sont, l’un et l’autre, à leur poste, à l’intérieur de la cage vitrée d’où ils font mouvoir, la main sur les manivelles de commande, les deux grues, dociles à leurs mouvements. Le sergent ne dit rien. Il fait entendre avec ses lèvres un coup de sifflet suraigu, pareil à cet appel du soir qui, dans les prairies du Far-West, rallie la cavalerie des cow-boys. Aussitôt, les deux grues mécaniques lancent leurs câbles et leurs grappins, comme des lassos, sur l’énorme caisse, qui s’élève dans les airs, se balance, comme indécise… Nouveau coup de sifflet, plus bref cette fois. Les grappins, solidement accrochés aux flancs de cette caisse, la conduisent avec une lenteur calculée et la déposent avec une étonnante douceur sur le sol du chantier. Troisième coup de sifflet. Les grappins se décrochent. Les câbles sont halés aux poulies des palans. Le travail des deux grues mécaniques est terminé. C’est le tour d’une nouvelle équipe. A coups de marteau, frappant sur des ciseaux à froid, on ouvre la caisse. Les clous, arrachés par de fortes tenailles, sont mis de côté pour servir à d’autres emballages. Les planches déclouées sont soigneusement rangées dans un hangar : on en fera des baraquements et des huttes. Rien ne se perd dans cette organisation prévoyante, aussi minutieuse dans le détail que hardie dans l’ensemble du labeur accompli. Et l’on vide la caisse : elle contenait une locomotive en morceaux emballés comme les pièces d’un jeu de patience. Il s’agit d’ajuster par un habile raccord la cheminée et la chaudière, le tampon de choc et la barre d’attelage, le tuyau d’alimentation et la soupape de sûreté, sans oublier les relations harmonieuses du cylindre avec le piston et de la glissière avec la bielle. C’est un exercice