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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/507

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elle écrit de Vigevano à sa sœur, en lui rendant compte de la cérémonie :


Je portais une camora de velours violet avec un volant et, brodées par-dessus, les chaînes entrelacées en or massif émaillé, le fond en blanc et les chaînes en vert comme de juste, — lesquelles chaînes ont une demi-brasse de hauteur. De même, il y avait des chaînes au corsage, devant el, derrière, et les manches semblaient fixées par ces mêmes chaînes. La camora avait quelques doublures de toile d’or et, par-dessus le tout, un cordon de Saint-François fait de grosses perles et, au bout, à la place du bouton, un beau rubis balais sans feuilles.


Ce n’est pas seulement dans sa famille qu’elle va prendre ses inspirations. A quoi peuvent servir des ambassadeurs, sinon à donner des idées de robes ? En 1492, lorsque l’ambassade milanaise est à Paris, pour conclure l’alliance avec Charles VIII, le secrétaire de la mission, Calco, est tenu de renseigner la duchesse sur les costumes de la reine de France : « Une robe de brocart d’or et une pèlerine de peau de lion, bordée de cramoisi, » puis son bonnet, — la coiffure célèbre d’Anne de Bretagne, — « un bonnet de velours noir, avec une frange d’or pendante d’une longueur de doigt et un capuchon garni de gros diamants, tiré sur la tête et sur les oreilles. » Béatrice médite longuement sur ce texte ; mais des mots, c’est trop vague. Il lui faut un dessin, et, le 8 avril, Ludovic écrit à son envoyé pour en obtenir un document graphique, afin que la même toilette puisse être réalisée à Milan.

Tant de soins ont leur récompense. Lorsque, deux ans plus tard, Charles VIII et sa Cour arrivent en Italie, ils trouvent la duchesse de Bari coiffée exactement comme leur propre reine. Elle avait suivi son mari à Annone, château à dix kilomètres d’Asti. Elle avait préparé avec un soin passionné son début devant les Français, comme l’épreuve la plus difficile de sa vie, un examen à passer devant les yeux les plus railleurs qu’il y eût au monde et habitués aux femmes les plus coquettes, et, tandis que sa sœur Isabelle mourait de jalousie dans son vieux Castello de Mantoue, elle, la cadette, alla au-devant du roi de France, sur un cheval couvert d’un caparaçon d’or et de velours cramoisi, vêtue d’ « une robbe de drap d’or verd et une chemise de fin ornée pardessus et estoyt habillée de la teste grande