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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/495

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magnifique, aumônier. C’est un charmeur, et quoique pas brave du tout, il donne l’illusion d’une entière maîtrise de soi et des autres. Bayard, lui-même, s’y laissera prendre, aussi téméraire peut-être en psychologie qu’en armes : « Un homme, dit-il, qui, pour peu de chose, n’est pas aisé à étonner. »

Tel est le prince que cette enfant de quinze ans allait épouser. Pourquoi, avec cela, l’appelait-on le « More ? » Pourquoi la foule criait-elle : Moro ! Moro ! sur son passage et le symbolisait-on tantôt par une tête d’Africain, tantôt par un mûrier, moro en italien ? C’est, là, un de ces petits problèmes qui enfantent de gros volumes, Lesquels gros volumes ne produisent qu’un infime intérêt. La chose une fois éclaircie, on s’aperçoit qu’elle ne valait pas la peinte de l’être. Notre homme était le quatrième fils de Francesco Sforza, le grand condottiere. A sa naissance, on lui donna, entre autres prénoms et en raison de son teint très brun, le surnom de Mauro. Ce prénom étant moins commun que les autres, on prit l’habitude, dans la famille, d’appeler Il Moro le petit garçon. Officiellement, ce prénom changea. Auprès une grave maladie qu’il fit à l’âge de cinq ans, on le voua solennellement à la Vierge et on l’appela Maria, ce qui fit qu’il signa toujours plus tard, Lodovico Maria Sforza. C’est le nom qu’on trouve dans les actes publics. Mais le Mauro ou Moro subsistait dans l’intimité et le goût du petit prince pour ce qui était original le lui fût conserver en marge de son état civil véritable. Peut-être, aussi, ne lui déplaisait-il pas qu’un surnom évoquât le luxe et les sciences de l’Orient, doué alors pour l’Occident de tant de prestige. Les familiers s’y prêtèrent de bonne grâce. Ce fut toujours un régal, chez ceux qui approchent les grands, que de les appeler par leur petit nom, comme un mot de passe qui les glisse à leur niveau et dans leur familiarité. En tout cas, ce prénom, qui était un surnom, tomba dans la foule, s’y répandit, devint le nom, le seul, devant l’Europe et la postérité.

Il prêtait à toutes sortes de jeux de mots, d’applications et de symboles, et l’on ne s’en fît pas faute. Il devint le « , More » d’outre-mer, représenté par une tête de nègre. Il devint le « mûrier, », l’arbre-prudent qui ne risque ses feuilles qu’après tous les arbres, et quand la saison est sûre. Il devint même une couleur : le violet particulier de la mûre. Si le temps ne nous avait conservé qu’une seule de ces synonymies, elle serait tenue