Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/494

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


longeant les obstacles, cherchant une fente, une fissure, un joint où passer son museau pointu, filant vers son but à pas de velours, patient, silencieux, subtil. Il flaire le danger de bien loin comme un renard et ne se risque guère que lorsqu’il n’y en a point. Comme le regard aussi, il ne tue pas autour de son terrier : il y a beaucoup de sang versé dans sa famille, mais il n’est jamais là quand on le verse, et l’Histoire peut toujours plaider pour lui l’absence, l’ignorance, le hasard.

Il n’est point du tout destiné à régner. Entre le trône et lui il y a je ne sais combien de poitrines humaines : il y a son frère, le duc Galeazzo Maria Sforza, qui règne et se porte fort bien ; il y a le fils de son frère ; il y aura le fils du fils de son frère. En plus de ces héritiers directs du trône de Milan, il possède quatre autres frères, dont deux sont plus âgés que lui, plus près, par conséquent, du pouvoir, si le pouvoir vient à vaquer. Quoique prince, il ne règne sur rien et n’a aucune chance de régner : il est tout au plus en « odeur de principauté. » Or, voici que le lendemain du jour de Noël 1476, un matin de neige, son frère Galeazzo Maria Sforza va entendre la messe à San Stefano, ayant laissé sa cette de mailles de sûreté « pour ne pas paraître trop gros. » Sur le seuil de l’église, il est tué à coups de dague par des illuminés ou des ambitieux, qui croient ainsi abattre la tyrannie et renouveler les fastes de la république romaine. C’est donc le neveu du More, Gian Galeazzo, qui devient duc de Milan.

Trois ans après, en 1479, son autre frère, le duc de Bari, vient à mourir et il hérite de lui son duché. Trois ans encore plus tard, en 1482, on apprend In mort de son autre frère, Filippo. Son autre frère, Ottaviano, se noie dans l’Adda. Son quatrième frère, Ascanio, heureusement pour lui, est entré dans les ordres et, n’étant pas dangereux, ne court pas de dangers. Enfin, en 1494, son neveu, le nouveau duc de Milan, Gian Galeazzo, meurt à l’âge de vingt-cinq ans, au moment où, Charles VIII étant entré en Italie, une main ferme, une main d’homme, est requise pour tenir le pouvoir. L’enfant que laisse son neveu n’en est pas capable, ni sa nièce, veuve du duc défunt, la malheureuse Isabelle d’Aragon. Le trône étant donc comme vacant, il s’y glisse et s’y assoit sans bruit, en faisant des révérences à tout le monde…

En son privé, c’est un homme de haute mine, affable,