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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/493

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le moindre soupçon aujourd’hui, jusqu’à des astrologues et des mamelouks, sans parler des dames d’honneur et des pages spécialement attachés au service de la duchesse. Il faut lire, dans le savant et magnifique ouvrage que M. Francesco Malaguzzi Valeri a consacré à la cour de Ludovic le More, le détail de cette figuration très compliquée et savamment hiérarchisée, retracée d’après les documents des archives d’Etat, surtout de Milan et de Modène. Aujourd’hui encore, quand on visite ces palais détruits, mais restitués dans leurs dimensions et leur décoration d’alors, tout battant neuf, comme ils l’étaient précisément quand Béatrice y entra, on éprouve le prestige dont devait jouir, auprès de tous les princes de l’Europe, la Cour des Sforza.

Le palais que la nouvelle mariée allait habiter n’était pas la Corte ducale, occupée par le duc et la duchesse de Milan, mais la Rocchetta, c’est-à-dire un carré à portiques aux fines colonnes, contenu dans le rectangle des palais ducaux, contenu lui-même dans le grand carré de la forteresse, dite le Castello. C’était le moins grand des deux, mais le plus confortable, surtout l’hiver, le mieux défendu, le « réduit, » et celui qui contenait les choses les plus précieuses : les Archives et le Trésor. Les appartements réservés à la jeune femme étaient ceux du rez-de-chaussée, à gauche en venant de la place d’Armes, c’est-à-dire de la ville, terminés par la célèbre Tour du Trésor. On voit, en les parcourant, qu’il y avait là de quoi déployer le faste et l’étiquette d’une cour vraiment royale.

L’homme qu’elle allait épouser s’appelait « le More. » Avec le goût pour la mystification qui régnait alors dans les cours de la Péninsule, on peut se figurer les petites compagnes de Béatrice, jalouses de son élévation subite, s’amusant à lui persuader qu’elle allait épouser un nègre, — d’autant qu’il était quelquefois représenté ainsi sur les images… Mais l’homme était trop connu pour qu’elle le crût longtemps. Il n’avait rien de nègre, ni de turc, ni de more : tout au plus était-il très brun de cheveux avec un teint olivâtre. Il était même fort beau. Son nom officiel était Lodovico Maria Sforza, duc de Bari. Quant à son caractère et à son rôle, c’était alors une énigme, et nous, qui avons quatre cents ans de plus pour la résoudre, nous ne l’avons pas encore résolue. Il entre dans l’Histoire par une porte dérobée ; il en sort sous un déguisement, toujours