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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/36

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VII

Rien de plus contraire qu’une telle tradition à celle qui régnait de l’autre côté du Rhin. C’est en Allemagne que l’unité de l’Europe chrétienne avait été troublée, au moment où Louvain commençait la défense de cette unité. C’est en Allemagne que les princes avaient commencé de tout se soumettre, les peuples, le sacerdoce et la morale même. C’est à Louvain que les prétentions des pouvoirs politiques sur l’indépendance de l’Eglise avaient trouvé la plus ferme résistance. Et tandis que Louvain instruisait ses élèves à confier les plus précieux espoirs non à l’omnipotence du gouvernement, mais aux libertés des citoyens, en Allemagne l’hégémonie de la Prusse avait fait sans limites l’influence de l’Etal, et l’empire des Hohenzollern avait si bien confondu les domaines que, même aux catholiques, la volonté de l’Empereur paraissait celle de Dieu.

Quand l’Etat qui se tenait pour supérieur à tout envahit le pays où l’autorité comptait le plus de limites, quand l’armée de la force parvint à la ville où retentissait avec le plus de plénitude la foi qui assure la première place aux humbles, aux simples, et prédit l’abaissement aux superbes, la violence trouva dans la rencontre l’offense d’une leçon. Une doctrine était contredite, menacée par une doctrine. La représaille de la force, si soudaine qu’en ait été le forfait, avait été lentement amenée par les siècles. Il était naturel que pour mieux vaincre, la force voulut détruire, et dans la cendre d’une bibliothèque devenue un bûcher, trouver le néant des doctrines désarmées.

Ce jour-là, c’est la force qui atteignit à son néant. Réduire en cendres les livres, corps des idées, n’est rien faire, quand l’urne des idées, sortie des livres, habite la conscience des hommes. De ces livres s’était déjà échappée leur vie pour trouver un asile en chacun des disciples que Louvain avait formés. Ceux-là peuvent lire en eux-mêmes les leçons condamnées au feu. Pour eux, la destruction a été efficace, autrement que ne comptaient les bourreaux. La majorité des Belges n’avait aucune antipathie contre l’Allemagne : la lumière de l’incendie leur a éclairé le fond de la « culture. » Par des liens d’origine et de langage, des Belges flamingants se croyaient plus proches de l’Allemagne que de la Belgique : l’incendie de Louvain a fondu dans