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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/356

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d’un petit-maître de l’Œil-de-bœuf : ces beaux serviteurs sont tout habillés de printemps.

Dans le fond du camaril, un autel en forme de nacelle, d’une décoration plus austère, fait oublier un instant tous ces colifichets. Au-dessus, entre une Vierge et un saint Jean, d’expression et d’attitude un peu théâtrales, un Christ espagnol, comme il y en a dans toutes les églises de la Cerdagne et du Roussillon, — un supplicié décharné, saignant et tragique, avec une jupe de dentelle, amidonnée et tuyautée, qu’attache sur la hanche une cocarde de velours agrémentée de paillons et de brillants… » En face, environnée d’une grille, entre des rangées de cierges et des gerbes de fleurs, trône la maîtresse du lieu, la Remplaçante de la Vierge miraculeuse (l’authentique statue de l’Invention restant à l’église d’Odello), — simple poupée de bois au visage légèrement noirci par la fumée des cires. Elle se dresse, l’Enfant Jésus au bras, au milieu d’une Chandeleur perpétuelle, avec son diadème d’argent et son nimbe constellé, son voile de mousseline traînant, son manteau de soie bleu pâle, et sa longue robe de brocart blanc, brochée de feuillages et de guirlandes, largement étalée comme celle d’une Notre-Dame de Luxembourg. Mais, plus que cette Vierge antique et pieusement vénérée, une autre, placée au-dessus, dans un cartouche à volutes couronné d’extravagants héliotropes, attire les regards profanes. C’est une Vierge du XVIIIe siècle, dans la pose d’une Esther de tragédie, — les bras tendus, les paumes ouvertes, les yeux noyés d’extase. Elle est drapée dans un ample manteau d’or à la doublure, ramagée de fleurettes printanières comme les robes des quatre anges musiciens. Elle est charmante. Cette Vierge si gracieuse et si joliment habillée est la vraie Dame du camaril.


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Devant ce rutilement de dorures et d’enluminures et tout cet étalage de magnificences en bois peint, la pauvreté presque monacale de la nef fait un contraste saisissant : une longue rangée de bancs et de chaises rustiques, une tribune aux solives apparentes, dont le plancher mal joint cède sous les pas et qui ressemble au balcon branlant d’un chalet montagnard, des murs blanchis a la chaux et qui seraient complètement nus sans l’extraordinaire végétation de béquilles, de menus objets