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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/348

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somptueusement entretenus, — cela ne s’explique guère par la piété et la gratitude des paysans si facilement oublieux du bienfait. Il a fallu pour cela l’influence et l’action persévérante de riches et puissantes abbayes. Dès le règne de Charlemagne, les bénédictins viennent chercher un refuge dans les gorges les plus âpres du Confient, à Saint-André d’Exalada. Plus tard, sous l’énergique impulsion de Cluny, ils s’implantèrent à Saint-Michel de Cuxa et à Saint-Martin du Canigou. Ces deux monastères très anciens perpétuèrent leur existence jusqu’à la Révolution française. A une époque plus récente, un couvent de Dominicains avait été fondé à Puycerda. Ces communautés prospères déversèrent le trop plein de leur opulence sur toutes les petites églises et les petits sanctuaires de la région, dont beaucoup se trouvaient d’ailleurs dans leur mouvance. Partout elles provoquèrent ou elles payèrent de leur bourse des constructions d’églises. Même jusqu’aux approches de l’âge moderne, ce goût de la bâtisse et de la décoration ne cessa point de se manifester. Ces religieux furent non seulement de grands défricheurs de territoires, mais des défricheurs d’âmes, des illuminateurs des esprits et des enchanteurs des yeux. Grâce à eux, grâce à leurs retables, à leurs baldaquins, à leurs fresques, à leurs dorures, à leur statuaire exubérante, la plus humble femme de village pouvait trouver dans sa petite église, à côté de l’étable de ses porcs et de toute la misère sordide de sa masure, un lieu de magnificence et de beauté où elle se sentait chez elle, à l’égal des plus grands.

Ainsi se vérifie une fois de plus une règle générale qui ne souffre pour ainsi dire aucune exception : c’est que, partout, les grandes entreprises sont dues à des initiatives individuelles et venues du dehors. Les monuments et les œuvres d’art qui font l’orgueil d’une ville ou d’une province sont rarement des produits indigènes et, plus rarement encore, ils ont été consentis et mis à exécution par les gens du cru. L’esprit local ne produit habituellement que laideur et médiocrité et il est fait de basse envie, de mesquinerie et d’impuissance. Pour que l’indigente Cerdagne s’ouvrît aux merveilles de l’art roman, il fallut que l’esprit conquérant de Cluny pénétrât la contrée. Renonçons à la vieille théorie romantico-germanique de Michelet qui veut voir dans les cathédrales, comme dans les épopées, des produits spontanés du sol, des créations