Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/343

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


modernisation intense et systématique, la vallée n’a rien perdu de sa couleur, ni les habitants de leur particularisme soupçonneux. D’abord, ils assistèrent avec défiance à cette nouvelle invasion pacifique, au défilé des porteurs de kodaks et d’alpenstocks, à la ruée effarante et vertigineuse des automobiles. Maintenant ils y sont habitués, mais ils ne se mêlent point aux envahisseurs. Ils ont à peine l’idée que ces étrangers sont matière exploitable. Continuant à vivre de leur vie séculaire, ils fauchent leurs foins ou leurs seigles, piochent leurs pommes de terre, sans daigner lever la tête à l’approche du foraster, aussi indifférents à son existence que la génisse qui, là-bas, pâture dans les sentes de la montagne. Ah ! ils n’ont rien de la servilité de certains pays d’hôtels. Ils ne ressemblent pas du tout à leurs populations domestiquées. C’est une belle race fière et obstinée dans ses traditions, ne cherchant pas le contact avec les choses et les gens du dehors, aimant au contraire à s’isoler. En hiver, ils restent des mois entiers sous la neige, sans sortir de leurs rudes maisons en pierres grises et aux toits d’ardoises, quelquefois complètement coupés du monde extérieur, livrés à toutes les influences de la terre et du milieu atavique. Et c’est pourquoi ce pays de Cerdagne, comme d’ailleurs toute la Catalogne, est si profondément, si naturellement régionaliste. En devenant Français, ils n’ont rien abdiqué de l’âme ancestrale. Comme en Lorraine encore et dans tous les pays frontières qui ont été longtemps foulés par l’ennemi, ils ont ici un esprit volontiers combatif, un esprit fait de patience et de résistance acharnée. Avant tout, ce sont des « mainteneurs » opiniâtres de leur passé. Et c’est peut-être aussi pourquoi en aucune province française les explorateurs du passé, archéologues et historiens locaux, ne sont plus nombreux qu’en Roussillon et en Catalogne. Qu’on feuillette seulement la Bibliographie roussillonnaise, rédigée par Mme Pierre Vidal et Joseph Calmette, on sera émerveillé de l’abondance et de la variété de cette littérature régionale. La moindre jarre, la plus humble cuvette baptismale, la plus modeste pierre incisée ou gravée a été l’objet d’études minutieuses, touchantes à force de piété patriotique. Il est certain que, sur cette terre ardente, dans ce soleil et cette passion contenue, mais toujours frémissante, sur cette vieille terre si chargée d’histoire, les débris les plus insignifiants en apparence ont une vertu étrangement