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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/340

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nombre de réfugiés espagnols, refoulés de la Péninsule par les Arabes, s’y sont établis. Puis vinrent les hommes du Nord, Languedociens et Francs, qui délivrèrent la Septimanie de l’occupation musulmane : l’inondation septentrionale après celle du Midi. Commencée par les Goths, elle se perpétua pendant de longs siècles, et les traces n’en sont pas moins reconnaissables que celles de l’autre. Il y a ici, éparpillées dans les églises et les chapelles de la Cerdagne, une véritable tribu de Vierges dites carolingiennes. Ce sont des statues de bois peint, d’une dimension et d’une forme à peu près identiques. Invariablement, elles représentent la Vierge Marie assise sur les coussins d’une cathèdre et tenant sur ses genoux un Enfant Jésus qui bénit ou qui offre un fruit dans le creux de sa main. A côté des madones du XVIIe et du XVIIIe siècle, qui montrent souvent des figures rubicondes de robustes matrones catalanes, celles de la tribu carolingienne ont un type nordique des plus accentués. Nous nous imaginons difficilement aujourd’hui ce que pouvait être une physionomie wisigothe. Peut-être que les antiques Vierges de la Cerdagne nous ont conservé les traits des reines et des comtesses barbares du haut moyen âge. Ainsi, Notre-Dame d’Eyne a le visage aux joues pleines, les sourcils roux, les yeux bridés et long fendus, le diadème écrasé, de facture lourde, et primitive, que nous attribuons non pas seulement aux épouses des Pépin et des Charles Martel, mais aux Galswinthe et aux Brunehilde des temps mérovingiens.

La plus extraordinaire et la plus révélatrice peut-être de ces madones, c’est celle qui existe encore dans l’église d’Odello, à côté de la Vierge miraculeuse et habillée à l’espagnole qui surmonte le tabernacle du maitre-autel. Celle-là, qui est en bois doré et peint, sans habillement d’aucune sorte, occupe le centre d’un retable dans la chapelle de gauche. La Mère et l’Enfant sont d’une laideur impressionnante, laquelle ne tient pas certainement à la maladresse de l’ouvrier, mais qui semble trahir un réalisme scrupuleux et comme un excès de conscience et d’application dans le rendu. La longue figure plate, au menton exagéré, de la Mère, la grossièreté de tous les traits, le rachitisme de l’Enfant, son front bas et déprimé, l’expression de crétinisme qui rend presque douloureux ce pauvre petit visage, tout cela est peut-être de l’histoire : ce seraient, traduits par un art naïf et impitoyable, les stigmates physiques de ces