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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/337

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de Heredia évoquait dans le fameux sonnet de Sabinula… Et puis tout sombre dans des gris et des bleus d’une délicatesse, d’une richesse infinies, et, au-dessus de ces voiles flottants dans l’air froid et pur, le peuple formidable des monts se dresse avec des visages aussi singuliers, aussi connus du regard et aussi troublants que celui du Sphinx colossal de Memphis. Quand on essaie de traduire son émotion devant ces visages de pierre, il faut bien en revenir à la comparaison de Taine pour qui ces montagnes figuraient une assemblée de patriarches : « Elles sont là, rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles et éternels. » Ces géantes à l’ossature de granit, ce sont les amphictyons de la Planète. Seulement, ici, elles ne sont pas rangées en amphithéâtre, mais échelonnées le long de la vallée, comme les pyramides égyptiennes au bord de leur fleuve. Elles forment un défilé continu depuis la Sierra de Cadi et le Puygmal jusqu’au Canigou, en passant par le Carlit, le Pic d’Eyne, le Pic de Fenestrelle, le Cambre d’Ase, le col de Balaguer. Dans cette limpidité, cette immensité de l’horizon, avec leurs figures arrêtées et immuables, elles vous arrachent à la sensation de l’écoulement sans fin des choses, et elles vous imposent la vision aristotélicienne d’un monde de beauté et d’harmonie réalisé en des formes parfaites et définitives. Elles vous introduisent en une haute et sereine région, région de pureté, de paix inaltérable, où la vie spirituelle s’exalte. Près d’elles, on sent son cœur battre plus vite, l’esprit s’alléger, les sens devenir plus aigus et plus subtils. On perçoit, dans ce calme, dans cette sérénité infinie, comme des Présences tutélaires et bienfaisantes. Le lien avec le mystère se renoue. On écoute l’éternelle suggestion religieuse qui tombe de ces sommets.


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Pourtant ce val de silence et de recueillement fut, aux siècles passés, un des plus troublés de la chrétienté occidentale, un des plus bruyants du tumulte des armes. Rien de surprenant : la Cerdagne est un « passage. » De tout temps, le soldat et le marchand en ont pris le chemin. Pendant des millénaires, les gens de guerre ont atrocement foulé cette marche du Sud, comme ils ont foulé nos marches de l’Est, notre Lorraine et notre Champagne. Pour ne pas remonter au-delà de