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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/336

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magasins farouches et négligés comme des contrebandiers, les botas nationales, les gourdes en peau de bique aux tétines de bois d’olivier, et, à défaut des baratines de laine écarlate tombées en désuétude, les bérets de l’Andorre, les belles blouses catalanes aux plis nombreux et toutes luisantes de reflets et les tailloles à franges rouges et jaunes, et les harnais tout fleuris de pompons, de verroteries et d’applications de cuivre. Les mandolines enrubannées y voisinent avec des pâtisseries et des confiseries de couleur véhémente… Et, le soir, au crépuscule, devant ce décor semi-rustique et l’étrange silhouette de la Sierra de Cadi, quand un coup de brise un peu fort passe sur la bulle et fait relever les collets des manteaux, on se remémore les vieilles « guitares » du temps de Victor Hugo :


Gaslibelza, l’homme à la carabine,
            Chantait ainsi :
« Quelqu’un n’a-t-il pas vu Doña Sabine,
            Quelqu’un d’ici ?…

Allez danser, villageois ! La nuit gagne
            Le mont Falou.
Le vent qui souffle à travers la montagne
            Me rendra fou…
            M’a rendu fou ! »


et l’on part, au tintement de grelots imaginaires, vers l’éternel Pays des aventures picaresques et des amours violentes et passionnées…

Mais cette impression, ce n’est qu’une minute dans ce grandiose paysage. C’est comme le détail anecdotique dans une épopée. Même sous la splendeur triomphante de la méridienne, les choses humaines se perdent au milieu de cette immensité. Le soir, et le matin à l’aube, on ne perçoit plus que les belles lignes de la terre, les profils simplifiés des sierras, toute cette matière figée en une prodigieuse géométrie. Car, dans cette Cerdagne un peu frigide, la ligne règne et domine sur la couleur. Pas de ces couchers de soleil féeriques comme il s’en voit sur le Nil, ou aux approches des régions sahariennes. L’heure crépusculaire est fugace, austère et sobre en ses tonalités. Un peu de rose sur les épaules des montagnes toujours neigeuses, dont les contours s’effacent doucement dans la blancheur mate du ciel. C’est le laticlave à bordure de pourpre que José-Maria