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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/334

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ininterrompu de ses obélisques, de ses temples et de ses colosses de granit.

Jalonnée par les pics les plus ardus du massif pyrénéen, la vallée de Cerdagne s’apparente à ces lieux illustres et vénérables. Dès le premier aspect, quand on la parcourt à la fin de l’été, au moment où les blés et les seigles sont coupés, les foins engrangés, on songe tout de suite à Delphes, à la Phocide, à cette région volcanique toute hérissée de pierrailles, de précipices et de sanctuaires, toute bruissante de torrents et dont l’aridité farouche ne s’adoucit qu’à la lisière des forêts hantées par les dieux, ou au bord des sources miraculeuses. Vue des cols avoisinants, le fond de cette grande cuve granitique n’offre plus, çà et là, que quelques taches d’une verdure presque noire. Le reste est fauve ou ferrugineux. Dans le lointain, muraille géante, toute grise et dentelée, avec, parfois, des reflets lumineux de perle, mauve et blonde, la Sierra de Cadi se déploie contre le ciel, telle une sombre forteresse pélasgique. Les flancs aux pentes abruptes sont modelés doucement comme au pouce, les contours aigus ou déchiquetés des crêtes déchirent l’espace de leurs arêtes vives. On rêve d’un Démiurge complaisant qui aurait façonné ce pays comme une poterie d’Hellade, une coupe ou un plat d’argile, avec ses figures noires se détachant sur la terre rouge ou brune, encore chaude du four. Lorsque midi brûle dans le ciel pâle et que des vapeurs ténues laissent transparaître ces grandes surfaces fauves et nues, toute cette dure matière tourmentée, l’illusion se précise : c’est Delphes, à l’heure de la méridienne, assoupie dans les brumes bleuâtres qui montent de la mer…

Illusion fugitive. De l’hôtel où je suis, entre les torchères de bronze de la terrasse et les bordures de géraniums aux vermillons ardents qui se découpent avec une précision hallucinante sur les profondeurs vaporeuses de l’horizon, j’aperçois des prairies d’une fraîcheur presque septentrionale, des montagnes aux mamelonnements veloutés de végétations et doux à l’œil comme les pétales violets d’une pensée. Par moments, des souffles d’un froid glacial font frissonner. On se rappelle que l’on est très haut, à dix-huit cents mètres environ au-dessus du niveau des deux mers toutes proches. Malgré sa latitude méridionale, cette Cerdagne est, par son climat, une région intermédiaire entre le Nord et le Midi. Elle ouvre un corridor