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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/325

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s’assimilent pas. Au contraire, Ch. de Rémusat, comme G. Sand, s’habitua aux critiques du directeur, et s’en étonnait : « Quel que soit son avis, j’ai pour règle de m’y conformer. » Et encore : « Singulier homme ! Je lui donne un article, il le lit, et quelques jours après il me le rapporte, en me disant : « C’est excellent, mais je voudrais que ce qui est au commencement fut à la fin, et ce qui est à la fin fût au milieu ! [1] »


HENRI HEINE

Je ne sais d’où venait l’antipathie du très vindicatif Heine pour Cousin. Peut-être d’une rivalité d’amour, dont la belle Princesse était la cause : ne l’avaient-ils pas courtisée tous deux ? sans succès d’ailleurs. Heine aimait à raconter la déception du philosophe, s’élançant un soir, chez la Princesse Belgiojoso, au moment du diner, « à travers fauteuils et convives, » pour lui offrir son bras. « Oh ! la comique expression que prit son air gracioso, lorsque la Princesse, d’un sourire enchanteur encadré de fossettes, le refusa net, avec ces paroles prononcées d’une voix harmonicale : « Pardon, Monsieur Cousin, vous ne voudriez pas me brouiller avec la Russie ! » et elle prit le bras de l’ambassadeur Pozzo di Borgo. » « Oh ! la rude leçon de savoir-vivre, » disait Heine, en se moquant [2].

« Imaginez, racontait-il encore à Mme Jaubert, la précieuse marraine de Musset qui le visitait pendant ses cruelles maladies, imaginez, que je viens de voir, de mes yeux voir, des courses auxquelles tout Paris prenait part ; et les coureurs n’étaient autres que Mme Thiers, Guizot et Cousin, montés chacun sur une autruche. Au lieu de mettre des costumes de jockeys, comme le bon goût l’exige, ajoutait gravement Heine, M. Thiers portait un uniforme de général, M. Guizot, coiffé d’une tiare, une crosse à la main en guise de cravache, avait son habit boulonné selon sa coutume, et M. Cousin s’était déguisé en philosophe allemand. Mais dans le rêve, tout de suite, sans hésiter, je l’ai reconnu ! » et Heine « riant à gorge déployée, agitait ses mains pâles, satinées et fluettes, seule partie de son être qui fût demeurée libre. »

Quel étrange personnage, ce Heine, de caractère si bizarre,

  1. H. Blaze, Mes souvenirs de la Revue des Deux Mondes.
  2. Souvenirs de Mme C. Jaubert.