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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/320

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les deux extrémités de l’échelle des êtres, sa pauvre mère, disait-il, d’un côté, c’est-à-dire en bas, et lui-même de l’autre, c’est-à-dire en haut. Tous ses élèves se souviennent de l’avoir entendu exposer, en soupirant, qu’il y a des êtres humains à peine distincts de la bête (c’était là qu’arrivait la comparaison avec sa mère), et d’autres êtres à peine distincts de Dieu. Pour le coup il était du nombre.

« Les souvenirs de M. Cousin sont fugitifs. Il a bien quelque part un frère, dont il ne sait que faire, et qu’il tient aussi éloigné que possible, mais il n’en parle (pas). Sa vie officielle, la vie qu’il aime à rappeler, commence avec son cours de philosophie ; elle continue dans les prisons prussiennes, d’où il est parti tout imbibé d’allemand, d’esprit allemand, d’imagination allemande et de nuages allemands. De retour en France, il se posa comme une victime de la liberté et du roi de Prusse, et comme un penseur profond, nourri de Kant et de Fichte, de Hegel et tutti quanti. C’était le temps des apothéoses aux victimes de la liberté, et M. Cousin prit goût à son rôle. Il se lit carbonaro, il conspira contre les tyrants (sic), et cela tout en déclamant dans sa chaire contre ceux qui avaient confondu le libéralisme et le matérialisme, tout en expliquant à tort et à travers Kant, et en se posant comme le traducteur de Platon. Ses leçons sur Kant sont parsemées d’erreurs grossières qu’on appellerait volontiers des contre-sens. Ainsi Kant dit une chose, fort connue d’ailleurs, et que voici : « Trois points peuvent toujours donner lieu à une superficie, » et M. Cousin traduit qu’il y a toujours trois points sur une superficie… »

Ici s’arrête le portrait de Cousin ; critique sévère, venant de cette amie, et je ne vois pas trop si la Princesse l’a écrite pour elle seule, ou dans une intention de publicité… Pourtant cette dernière hypothèse me semble peu probable.

La Princesse et Cousin ne me paraissent pas brouillés, d’ailleurs, vers ces années 1840-48, et Mérimée, écrivant à Mme de Montijo, et lui communiquant les nouvelles de Paris, signale la présence de Cousin dans le salon de la Princesse, car il dit méchamment : « Les chiens de la princesse Belgiojoso ont mordu le bras de Cousin, qui gesticulait dans le salon de leur maîtresse, et qu’ils ont pris pour le bâton avec lequel on les faisait jouer… » Mais la belle Christina était rancunière, savait sourire et haïr. On aura remarqué cette phrase sur