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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/30

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Cette mort fut défendue contre les chances de résurrection. L’Université laissait de grands biens. Ils s’étaient accrus par la libéralité des siècles et l’Etat lui avait concédé même le droit de recueillir des impôts, parce qu’il la considérait comme chargée d’un intérêt public. Tant que cette fortune demeurerait, fût-ce sous séquestre, il suffirait d’une signature pour rendre à l’Université avec la parole, la liberté de cette parole. Cela était contraire au principe le plus essentiel de la Révolution. Son culte de la raison individuelle aboutissait en politique à l’omnipotence d’un gouvernement élu par la volonté de tous, mais devant lequel, par respect pour cette volonté de tous, la volonté de chacun ne fût plus rien. L’individu devait rester seul devant l’immensité de l’Etat. Entre eux pas de corps où la faiblesse de l’individu trouverait à se grouper, surtout pas de corps riches, car sur eux l’Etat aurait moins de prise. Si certains services, tel l’enseignement, exigeaient la collaboration de plusieurs, le seul maître de leur subsistance devait être l’Etat. Il fallait qu’ils existassent par lui seul pour être tout à lui et ne le pas gêner par quelque autonomie de doctrine, attentat des consciences individuelles contre la conscience nationale. Voilà pourquoi toute la fortune de Louvain fut confisquée et s’évanouit dans une dispersion systématique. Le plan révolutionnaire ne fut pas amendé mais complété par Napoléon : lui, sur la mouvante coulée d’innovations encore provisoires, imprima le sceau du définitif. Rien ne fut aussi refusé aux hommes que de se réunir, aux individus que de s’associer, aux associations que d’acquérir : comme ce sont là des formes de la puissance, elles appartiennent à l’Etat seul. Les prohibitions édictées et codifiées par cet incomparable faiseur de silence se répandirent partout où il étendait la France, et, portées de plus en plus loin par ses armes et son prestige, conquirent l’Europe. Et elles ne reculèrent pas quand ses armes reculèrent. Les souverains même qu’il avait détrônés et devant qui de nouveau s’étendaient leurs royaumes comme les plages quand la mer se retire, avaient hâte de s’y rétablir à jamais, d’y connaître toutes les joies du pouvoir ! Les princes des plus vieilles races se piquèrent de n’avoir pas moins d’autorité que le grand parvenu. Il avait convaincu ceux même qu’il avait chassés, et la France, quand elle fut vaincue par leurs armes, continua à régner par ses doctrines de gouvernement.