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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/23

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eut pas de contrée où l’excès de la puissance publique se fût fait sentir avec tant de durée et sous autant de formes à ses victimes. Les vicissitudes de sa jeunesse, le temps où se forme le caractère des peuples comme des individus, avaient préparé à la Flandre une âme indépendante, et dans laquelle les menaces à la liberté devaient accroître, au lieu de la peur, l’héroïsme.

Ce caractère était trempé quand la Flandre connut à son tour et d’un seul coup toutes les plénitudes et tous les prestiges de l’autorité humaine, quand la plus vaste des monarchies s’ajouta à la Belgique sous l’empire de Charles V, un Belge, élève de Louvain, et quand le catholicisme eut à Rome pour Pontife un Belge, un professeur de Louvain, Adrien VI. La petite province n’avait-elle pas alors de quoi se consoler si elle eût acheté par sa soumission à des maîtres absolus sa prééminence sur le monde ? Mais ces maîtres avaient eux-mêmes respiré avec l’air natal le sentiment que le pouvoir a un maître, qu’il est un serviteur. Adrien VI, dans un règne trop court pour donner autre chose que des projets, scandalisait la Rome fille de Léon X en parlant de sanctifier « la tête et les membres, » de purifier le pontificat. Sous Charles-Quint, les Flandres et les Bourgognes gouvernèrent le monde, puisque d’elles sortaient les titulaires des plus grandes charges : ils portèrent dans l’administration de l’Empire la patience, le scrupule, le goût de transaction et de mesure que leurs petites provinces avaient su imposer au pouvoir. Après eux, l’Espagne envoie jusque dans les Flandres les ambassadeurs de son génie absolu. Le duc d’Albe, en même temps qu’il met au service de la foi l’inquisition espagnole, oppose aux libertés publiques le droit divin de la Monarchie et mande à Philippe II : « Supprimer des coutumes enracinées chez un peuple aussi libre que l’a toujours été celui-ci, est chose difficile. J’y travaillerai de toutes mes forces. » L’Université de Louvain donne une voix à toute la Belgique, résolue à maintenir à la fois la religion catholique et la liberté publique, et certaine que sacrifier celle-ci à celle-là est, sous prétexte de rétablir l’ordre chrétien, le mutiler. Louvain ose réclamer le rappel du duc d’Albe et le respect des franchises nationales.

Ce n’est pas que sa doctrine sur l’inégale dignité des connaissances fit cette Université exclusivement attentive à l’intérêt religieux et public et dédaigneuse des autres savoirs.