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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/227

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yeux fixés sur l’Amérique, celui qui veut tirer de l’urne du Destin le sort de l’humanité ! » Mais l’on sourit d’une Amérique adolescente à peine et qui entend être l’école de l’univers. On lui dit : « A l’école, toi-même ! » On la dédaigne : elle n’a seulement pas une littérature… « Admettons ! réplique Emerson. Mais nous avons un gouvernement national, un esprit national, qui valent mieux que des poèmes ou une histoire. C’est un fait d’expérience : dans l’espace de deux générations, notre nation est si bien partie qu’elle déjoue déjà les témérités de la spéculation moderne, toujours, sauf en notre cas, de beaucoup en avance sur la pratique… Ce n’est pas une honte pour Newton de ne pas être poète : ce n’en est pas une non plus pour l’Amérique. » Ce passage est bien curieux, qui nous montre dans l’Amérique cette merveille la plus rare, une nation fière de son gouvernement, satisfaite de ses institutions. Cela ne se voit plus en Europe et semble un signe d’ingénuité. Mais l’Amérique d’Emerson ne rougit pas d’être ingénue. Cent ans après, n’a-t-elle gardé aucune ingénuité de ce genre, ingénuité peut-être judicieuse ?

En 1824, Emerson écrivait une « lettre à Platon » qui est l’une des pages étonnantes de son Journal intime : « J’habite, disait-il, un pays que vous seul avez prédit à vos contemporains et qui possède un système politique plus sage et couronné de plus de succès que l’Utopie et l’Atlantide… » Passent des années : moins jeune et mieux informé de tous les détails qui empêchent la réalité d’être un emblème sans défauts, Emerson eut parfois à douter de l’Amérique et des Américains, de leur fidélité à leur génie, de leur élan vers l’avenir. Voici son émoi, en 1847 : « Pauvre Amérique, débraillée, diffuse, à l’abandon ! Tel un plant de genièvre sauvage s’étend et ne produit jamais ni cèdre ni chêne qui surgisse comme un mat dans les nues… Amérique ardente, inquiète, affamée, furieuse, occupée à d’innombrables essais ; Amérique orgueilleuse, jalouse de te sentir vivre et de convaincre autrui de tes forces par le nombre de tes efforts et de tes réalisations hâtives ! Reprends haleine, amende-toi ; et tes échecs sur un point, répare-les par ton succès sur un autre. La vitesse et la fièvre ne constituent pas la grandeur, mais la confiance, la sérénité, la patience. Amérique informe, qui ignores les belles concentrations !… » Il examine les Yankees et il les trouve « aussi pénétrés que nul autre peuple de cette haine du travail qui est, chez l’homme, le principe du progrès. » Tant d’ironie atteste son chagrin. Passent les années encore, vingt années. Emerson aboutit à concevoir une « politique américaine, » pour l’usage de l’Amérique et de l’univers,