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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/226

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d’Amérique aurait fourni à Plutarque une liste de héros… » Le passé renaît ainsi ; et voici l’avenir : « Si la constitution des Etats-Unis survit un siècle, il y aura dans ce fait, pour le genre humain, matière à profonde gratitude ; car les utopies que les visionnaires ont poursuivies et que les sages ont condamnées verront la réalité, telle qu’elle sera grâce à Dieu dans l’Amérique unie, rivaliser avec leurs belles théories et les dépasser. » Le même jour, après d’autres méditations relatives aux dons de l’intelligence humaine, à l’existence et aux attributs de Dieu, à Socrate, à saint Paul, aux grands maîtres de l’humanité, l’amitié d’Emerson pour sa patrie atteint à un degré de ferveur et de beauté lyrique très élevé : « Je dédie mon livre à l’esprit de l’Amérique… » Le livre n’existe pas encore ; où il existe déjà dans l’intention d’Emerson et il sera toute sa philosophie…v« Je le dédie à cette âme vivante qui existe quelque part, dont l’existence passe l’imagination et à laquelle la divinité a confié la tutelle de ce noble canton de l’univers. J’apporte, moi aussi, ma légère offrande à l’autel que les générations lointaines viendront charger de sacrifices et que la lointaine postérité admirera au fond des temps. Animé d’une dévotion prophétique, je m’empresse de saluer le génie qui est encore à compter les lentes années de l’enfance, mais qui grandit dans l’ombre, prenant force jusqu’à l’heure où, dissipant la nuée, il déploiera sa colossale jeunesse et couvrira le ciel de l’ombre de ses ailes. » Ainsi, l’Amérique est, dans l’univers et parmi les nations vieillies et qui, pour la plupart, ont mal vieilli ou qui, précieuses toujours, ont perdu l’entrain de leur vitalité, une réserve de jeunesse. En outre, l’Amérique unit à la jeunesse la sagesse : voilà le miracle qui sera le salut de l’univers, sa renaissance tardive et heureuse.

Quelques mois plus tard, en décembre, Emerson revient à ses prophéties. Et, comme il n’y a point de prophétie que nulle erreur n’égare un seul instant, Emerson écrit : « Bien qu’il ne reste plus de barbares pour envahir l’Europe et éteindre à jamais la mémoire de sa grandeur… » Il songe aux invasions des premiers âges, venues de loin, venues d’Asie et qui détruisaient le chef-d’œuvre d’une Europe civilisée. Il ne sait pas qu’il est resté, de ces invasions anciennes, au centre de l’Europe, une flaque de barbarie. Ce qu’il redoute, c’est la décadence des nations qui ont été longtemps prospères : il cite en exemple l’Espagne, à son avis, corrompue. Or, l’Amérique, préservée de la contagion, florira quand l’Europe sera sur le point de se faner : « Ici, de nouvelles Romes grandissent ; le génie de l’homme plane sur les vastes frontières d’empires naissants… Qu’il tienne bien les