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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/224

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aux conseils de Carlyle qui, féru de Goethe, subissait le prestige de l’Allemagne. « En somme, répondait Emerson, qu’ont-ils donc accompli, ces Allemands de Weimar, amis de l’art ? Ils ont rejeté toute tradition et convention, cherchant à faire un pas de plus vers la vérité absolue : ils n’en sont pas plus près que les autres. Je cherche vainement en eux l’héroïsme et la sainteté. Ils ne m’influencent guère. Ils sont méprisants. Il leur manque la sympathie envers l’humanité. La voix de la nature qu’ils apportent à mes oreilles n’est pas divine, mais lugubre, dure et ironique. Ils ne m’éclairent pas ; ils ne m’édifient pas… » Ces lignes, qui nous sonnent aux oreilles si étrangement, sont du 26 avril 1837. Et l’Allemagne était, en ce temps-là, cette « bonne Allemagne, » rêveuse et vertueuse, éperdue de poésie et de philosophie, à ce qu’il semblait, et qui trompait tout l’univers par les dehors de sa barbarie déguisée. Elle n’a guère trompé cet Emerson, si attentif et dont la méditation dépasse les apparences et feintises. La « bonne Allemagne » dépourvue de « sympathie envers l’humanité, » il l’a devinée. Où sont ses preuves, ses documents ? II. n’a ni preuves ni documents ; il se fie à l’intuition, qui est sa méthode. Et qu’est-ce que l’intuition, pour lui ? Tout simplement, il a laissé son âme pure essayer la pensée allemande : oui, l’essayer, comme avec la pierre de touche on reconnaît l’or ou le cuivre ; et il a senti que la pensée allemande n’était pas de l’or. Il le dit à sa façon tranquille et prudente. Il le dit néanmoins : et quel avertissement ! Je ne sais ce qu’il a éprouvé plus tard, quand les événements ont vérifié ses dires, quand l’Allemagne a révélé les plus sauvages convoitises. Il n’y a dans son journal, ou du moins dans les fragments qu’on nous en donne, aucune page contemporaine de la guerre-franco-allemande. Je ne sais s’il existe aucun témoignage de son opinion sur nos malheurs.

Mais, en 1848, il était à Paris ; et il était à la Chambre un jour que Lamartine fut éloquent sur les affaires de Pologne. Il admira l’orateur, non le discours absolument : « L’on trouve son discours sage et modéré. Pour moi, me semble-t-il, un Français avisé devrait dire à son pays : laissez donc à eux-mêmes la Pologne, la Chine et l’Orégon. Vous avez chez vous plus que vous n’en pouvez faire, avec un gouvernement à reconstituer, avec le désordre, la faim, les factions. Mais c’est précisément de quoi Lamartine louait la jeune république : d’avoir, sans un instant d’égoïsme, adopté la Pologne et l’Italie. » Emerson reproche à l’Allemagne son peu de sympathie envers l’humanité ; autant dire son égoïsme. Et il reproche à la France une