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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/221

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Revue littéraire – Les prophéties d’Emerson [1].


L’Amérique nous était aimable déjà, par son charmant Emerson, le plus doux moraliste et le plus encourageant. Emerson aimait-il la France ? On n’en peut douter. Cependant, il arriva, pour la première fois, à Paris, un mauvais jour, le jeudi 20 juin 1833 : et, en traversant le Pont-Neuf, il eut la surprise et l’ennui de voir, dans la main de bronze du roi Henri IV, le drapeau tricolore. Il avait pour la liberté de chacun, même d’un roi, tant de goût que cette contrainte exercée par Louis-Philippe sur les opinions politiques du Béarnais lui déplut. Mais il aimait notre Montaigne.

Il l’avait lu en 1825, à-vingt-deux ans. « Ce fut, dit-il, comme si j’avais écrit le livre moi-même, dans une vie antérieure, tant il exprimait sincèrement ma pensée et mon expérience… » On aperçoit pourtant les différences de l’un et de l’autre. Et, en 1825, Emerson, apprenti pasteur, entre à la Faculté de théologie de Cambridge : Montaigne pouvait le choquer. Pas du tout ! Montaigne l’amuse et toujours le ravira. Il l’appelle gentiment « ce grand sans-pudeur » et note comme une de ses bonnes journées une qu’il a toute consacrée à « se délecter en Montaigne. » Il écrit, au mois de septembre 1838 : « Combien plaisant un livre de Montaigne, plein de saillies, de poésie, d’affaires, de théologie, de philosophie, d’anecdotes, de gaillardises,

  1. R. W. Emerson, Autobiographie, d’après son Journal intime, traduction, introduction et notes par Régis Michaud, deux volumes (librairie Armand Colin). Du même auteur, à la même librairie, La Conduite de la vie, Société et solitude, Essais politiques et sociaux, traduits par M. Degard, et la Correspondance de Carlyle et d’Emerson, traduite par M. E.-L. Lepointe. Cf. Sept essais d’Emerson, traduits par I. Will, avec une préface de Maurice Maeterlinck (Bruxelles, Lacomblez, 1894).