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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/213

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L’arrivée de l’armée tchèque sur le front franco-italien n’était pas, pour l’Entente, un appoint matériel négligeable : moralement, c’était une force immense, la preuve évidente que les Alliés combattent pour la liberté des peuples, un message d’espérance adressé à tous les opprimés de la Double Monarchie, et, pour celle-ci, un message de mort. L’Autriche ne pouvait pas permettre un acte d’un si dangereux exemple. Sa protestation, rudement appuyée par celle de l’Allemagne, est bien vite venue apporter une entrave à la libre retraite des Tchécoslovaques, et, aux bolchevistes, un cruel embarras.

Car ceux-ci, ne nous y trompons pas, sont lâches presque-autant qu’ils sont tyranniques. Peur de l’Austro-Allemagne, qui est capable de soutenir par les armes sa réclamation, — peur des Tchèques, qui ne sont pas gens à se laisser voler ce qu’on leur a promis, — laquelle de ces deux craintes va l’emporter ? Pendant tout le mois d’avril, Trotsky joue un jeu équivoque et scabreux. Il voudrait bien se tirer de ce guêpier sans dommage. Il essaie de la persuasion ; il parle de désarmer les Tchèques, de dissoudre leurs troupes ; et, si les Tchèques le voulaient bien, la chose se passerait en douceur. Mais le Tchèques sont des gens bizarres : quand ils ont décidé une chose, ils l’exécutent ; quand on a pris un engagement envers eux, ils veulent qu’on le tienne. Ils s’attachent donc au pacte de février. D’autre part, l’Austro-Allemagne insiste, chaque jour plus pressante. Trotsky n’en est pas à une capitulation près, ni à une perfidie. Pour plaire aux Allemands, il déchire la convention signée avec les Tchèques, et lance contre eux les gardes rouges et des corps de prisonniers austro-hongrois.

Le centre de l’armée tchèque se trouvait alors à Tcheliabinsk ; quelques échelons restaient en arrière, d’autres s’avançaient ers le Pacifique (les plus rapides sont arrivés à Vladivostok au milieu de mai). Malgré le honteux parjure de Trotsky et la menace des troupes germano-bolchevistes, les Tchèques n’en ont pas moins continué leur route : ils l’ont continuée en se battant, voilà toute la différence. C’est alors qu’a commencé cette bataille singulière, tout le long du Transsibérien. Les troupes tchèques ont littéralement conquis de haute lutte les divers tronçons de cette immense artère : ils sont passés en combattant d’une gare à l’autre, d’abord de Tcheliabinsk à Omsk, puis, avec plus d’efforts encore et plus de sang répandu,