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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/170

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la cave. Les soldats arrivèrent, frappèrent à notre porte et demandèrent qu’on leur ouvrît. Mon mari monta et voulut ouvrir. A ce moment nous entendîmes deux coups de feu et je constatai plus tard que mon mari avait été abattu. Ensuite la porte fut forcée et on donna à mon mari, bien qu’il fût mort, des coups de baïonnette dans le côté et la nuque. Les soldats visitèrent ensuite la maison, traînèrent de nos vêtements sur l’escalier et les imbibèrent de pétrole. Lorsque nous remontâmes de la cave, nous fûmes reçus, je crois, par un officier qui nous dit : « Têtes de Français, canailles, fripouilles, fichez le camp, » etc… (Franznsenköpfe, Lumpenpack, Lumpenvolk, Macht dass ihr heraus kommt !…) On nous menaça de nous fusiller. Alors je demandai qu’on me fusillât, que je préférais cela, (Ich bat man möchte mich erschiessen, es wäre mir am liebsten.)

L’officier en question nous dit encore : « Ah ! vous êtes des Alsaciens ! Moi aussi ! J’ai honte de l’être puisqu’il y a en Alsace de pareilles canailles [1] ! »

Je lui répondis qu’il devait me fusiller, puisqu’il avait tué mon mari. Je confirme sous la foi du serment qu’en aucun de ces jours, on n’a tiré un coup de feu de notre maison. Notre maison a été incendiée dans la suite par les soldats allemands…


Les parents des malheureux qui venaient d’être exécutés furent gardés à vue dans les champs par les sentinelles. De temps à autre, les soldats allaient dans la forêt et tiraient sur le village. Ceux qui restaient, sans la moindre honte, accusaient les Alsaciens, « cette bande de cochons, » de « leur tirer dessus. »

Entre la route de Kingersheim, et les alentours des fabriques Bernheim et Kuneyel, les Allemands arrêtèrent soixante-dix-huit personnes et les conduisirent à Mulhouse ; à leur tête marchaient X… et son fils, qui n’avait pour tout costume que sa chemise. Sa femme, à peine vêtue, eut à endurer pendant deux heures les grossières plaisanteries des soldats. Cinquante-six maisons furent incendiées méthodiquement. Bourtzwiller avait, ce matin-là, l’apparence d’un gigantesque foyer d’incendie. Les soldats allaient d’une maison à l’autre et poursuivaient leur œuvre de destruction, avec de la paille et du pétrole, que les habitants devaient par surcroît mettre à leur disposition. Comme un habitant se tournait vers un soldat et lui demandait pourquoi on s’acharnait ainsi sur cette commune innocente, il

  1. Inutile de dire que cet officier est un Allemand immigré en Alsace et qu’il joue sur les mots.