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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/120

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la loge voisine, une dame était assise qui fit sur mon cœur une impression que je n’avais pas ressentie depuis longtemps : elle était divinement belle. Sa physionomie exprimait une animation douce et délicieuse ; les yeux montraient que son âme était aussi aimable que ses formes étaient charmantes. » L’Anglais engagea la conversation avec sa séduisante voisine, laquelle, sans morgue aucune, fit preuve « d’un esprit remarquablement cultivé et d’une intelligence puissante et nette. » Elle ne fit point mystère de sa situation ni de son âge : elle comptait vingt-quatre ans, et avait été mariée, très jeune, « à un monsieur qui se trouvait pour le moment à Saint-Domingue. » Le lendemain l’Anglais adressait à la dame des vers, ce qui était un peu naïf :

Votre image en tous lieux sans cesse me poursuit…


Ce fut le prélude « d’une active correspondance, » bien superflue apparemment, et d’une liaison qui parait avoir exercé un très salutaire effet sur l’hypocondrie du voyageur. Il se donnait comme excuse que, « se trouvant dans un pays catholique romain, on y doit honorer les anges devant leur image, » et, s’adressant à sa chère épouse, il l’assure qu’elle ne peut être blessée de ce qu’il ait été frappé « de trouver chez une autre femme la beauté et les vertus dont elle-même est ornée. » Il proteste qu’il lui garde son affection tout entière : la boiserie de son garni de la rue de Richelieu n’est-elle point là pour en témoigner ? Là-dessus s’arrête brusquement le manuscrit de l’Anglais anonyme : on ne saura jamais comment prit fin son voyage ni ce qu’il advint de la dame vertueuse qui allait, seule, passer ses soirées au théâtre du Palais-Royal, en attendant que son mari revint de Saint-Domingue [1].

Nos provinciaux, tout de même, montraient moins d’ingénuité. En quittant Guérande, M. de Rouaud, on s’en souvient peut-être, avait mis dans ses projets de s’initier aux délices du paradis parisien : Mme de Rouaud méditait d’acheter une toilette et de consulter un médecin. Dès l’arrivée elle s’appliqua à réaliser ces deux rêves, s’occupant « d’emplettes de goût, » pour son installation, et essayant des chapeaux mirobolants. Le médecin, « un petit homme de grande réputation, » diagnostiqua

  1. Voyage d’un Anglais à Paris, 1788. Revue rétrospective, 1889.