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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/115

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n’est point du tout un fervent de la monarchie ; il a la tête chaude, se dit démocrate et relate avec un sang-froid approbateur les pendaisons de Foulon et de Bertier et le dépeçage de leurs corps [1]. Mais comme il vient de loin et qu’il veut tout voir, il ne prend pas le soin de classer ses impressions : il se réjouit, avec autant de sincérité, d’assister aux discussions de l’Assemblée sur la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme, qu’il s’émeut, le même jour, au diner de son ami Dumignan, d’entendre, au début du repas, l’amphitryon, son fils et ses trois filles entonner le Benedicite à cinq voix ; et c’est pourquoi, après avoir recueilli dans son Journal les plus ordurières injures contre la Reine, il va, suivant la coutume, en bon Français, rendre ses devoirs à la majesté royale et toucher, comme un fétiche, la chemise et les bas du souverain.


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Ces traditionnelles dévotions accomplies, sur quoi se fixait la curiosité de nos ancêtres lorsqu’ils étaient en voyage ? Quels objets retenaient leur attention ? En ces points encore, ils différaient sensiblement de nous : on a constaté que la mer et les aspects montagneux restaient pour eux sans séductions ; ils préféraient les routes bien plates et bien droites aux défilés les plus sauvages et aux pics les plus sourcilleux. Ils marquaient également un certain dédain pour les « vieilleries » et le disparate. Si les monuments de la domination romaine, surtout lorsqu’ils étaient « interprétés » par un Hubert Robert, charmaient leurs souvenirs classiques, ceux du moyen âge leur paraissaient barbares ; ils ne se seraient pas détournés de leur chemin pour contempler une cathédrale gothique, demeuraient indifférents en présence d’une ruine des temps féodaux et n’appréciaient, en réalité, que le neuf et le régulier. Il a fallu que les poètes romantiques imposassent le culte des crédences, des bahuts, des dressoirs, des vieilles faïences, des encorbellements et des poivrières, pour que se propageât parmi le public moutonnier un goût si général et si avide que vingt mille marchands de prétendues curiosités et cinq cents fabriques toujours en action ne parviennent plus à le satisfaire. N’y aurait-il pas dans cette tendresse furieuse pour « l’ancien, » dans cet

  1. Voyage à Paris en 1789 de Martin, faiseur de bas d’Avignon, p. 43.