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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/114

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à qui l’Avignonnais remet un mot d’un de ses compatriotes, lui détaille les splendeurs du local : c’est la chambre à coucher de la Reine : « le lit et les autres meubles sont vraiment dignes d’un roi ; sur la table, il y a un vase d’or massif qui a coûté cent mille écus ; à côté de la cheminée, un meuble appelé corbeille, en nacre et bronze d’un prix immense et d’une sculpture fine ; sur la cheminée une agate de six pouces de diamètre [1], ovale, avec un lézard, le corps gris, partie du col et de la tête blanc et le bout de la queue en or de quatre lignes : on estime cette pièce plus que le vase d’or massif ; on la regarde sans prix par l’impossibilité morale d’en trouver une autre qui pût en approcher. » Martin pénètre, sans être accompagné du valet de chambre, dans le salon de jeu (le salon de la Paix) ; personne ne s’informe ni de son nom ni du motif qui l’amène là, et sa description vaut d’être citée textuellement, car c’est un document d’une précision photographique ; je le crois, d’ailleurs, peu connu : « La Reine avait à son côté droit Monsieur et huit dames assises autour d’une table ronde : on jouait au loto-dauphin ; Monsieur payait ; Mme Elisabeth faisait une partie de cartes avec trois dames dans un coin du salon, près de la fenêtre. La Reine avait une robe d’indienne ou de toile des Indes parsemée de fleurs ou peintes ou brodées ; les dames étaient en noir. Quantité de seigneurs regardaient jouer. La Reine parlait de temps en temps à différentes personnes qui paraissaient très contentes et qui recherchaient ce moment avec avidité. La Reine regardait tout le monde avec cette assurance qu’on lui connait et, de temps à autre, elle fronçait ses sourcils. J’en fus regardé ; mais je détournai les yeux comme on me l’avait recommandé. Je la regardais aussi souvent qu’il me fut possible. Elle a la figure belle mais très hautaine ; elle a la main divine. Nous restâmes plus d’une demi-heure. » De là Martin, sans avoir soupé, va dormir à l’auberge où il a retenu, pour lui et ses deux compagnons Vinay et Gaucher, une chambre à trois lits ; le lendemain, il se fait montrer les appartements privés du Roi pendant que celui-ci est à la chasse : il touche « le chapeau, l’habit simple, les bas, la chemise qu’on préparait pour Sa Majesté à son retour [2]… » Notez que l’ouvrier avignonnais

  1. Seize centimètres et demi.
  2. Voyage à Paris en 1789 de Martin, faiseur de bas d’Avignon, avec introduction et notes explicatives, par P. Charpenne. Avignon, Roumanille, 1890.