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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/109

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L’ancienne France n’était point banale : ses charmes étaient bien à elle et l’idée n’y serait venue à personne de copier ce qui se faisait autre part, fut-ce en mieux. A quoi bon ? Son prestige ensorcelait si bien le monde que tout, en elle, était déclaré délectable ; l’Europe entière, asservie par ses grâces, proclamait sa pacifique hégémonie. Quant au Français, il jugeait très équitable cette adulation ; on l’eût bien fait rire en insinuant qu’il ne la méritait pas et on l’eût indigné en essayant de lui persuader que d’autres nations égalaient la sienne et que celle-ci aurait avantage à se modeler sur les étrangers. Depuis qu’il a entrepris de se gouverner lui-même, il a essayé de tant de régimes, acclamé un si grand nombre de favoris, et connu en ce genre tant de déceptions que, peut-être, n’a-t-il plus en la compétence des maîtres qu’il se donne cette foi robuste propice aux convictions inébranlables, sachant, par de trop fréquentes expériences, que l’élu d’aujourd’hui sera demain discrédité, et jugeant d’ailleurs inutile de bâtir un temple durable à une idole qui n’en a que pour quelques jours, — ou quelques mois, — de vogue. Ce sentiment de l’éphémère est peut-être ce qui nous sépare le plus de nos ancêtres : ils avaient, comme nous, des engouements et leur mobilité de goûts n’était point sensiblement inférieure à la nôtre ; mais tous partageaient une croyance si forte et si profondément affermie que, en dépit des discoureurs et des philosophes, elle retarda d’un demi-siècle les révolutions, contraintes d’abord de lutter contre elle et de l’extirper avant d’entreprendre leur œuvre de renouvellement. Cette croyance était la persuasion intime, atavique, traditionnelle, naïve, si l’on veut, mais touchante et singulièrement féconde, que rien n’était plus beau, plus parfait, plus envié des autres peuples que le gouvernement du roi de France. « Le plus grand avantage de la royauté, a dit Sénèque, c’est que les peuples sont obligés, non seulement de souffrir, mais de louer les actions de leur maître. » Jusqu’au plus humble des paysans, tout Français s’estimait heureux et se montrait fier « d’appartenir » à un tel souverain ; on se plaignait des abus, des ministres maladroits, des fermiers généraux trop rapaces, on ne discutait jamais le Roi : sa personne était sacrée, son nom respecté comme celui d’un père, parfois mal servi, toujours vénérable. Mercier, qui fronde assez souvent et se plaît à des « bougonneries » de paysan du Danube, remarque que « dans