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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/875

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longues marches à pied, les hasards, les embûches de la route, les nuits d’hiver dans l’Apennin, les hautes murailles frôlées silencieusement, les figures des sbires entrevues aux torches à chaque barrière, le miracle constant d’une protection invisible… Et il termina par une action de grâces. « II lui semblait, maintenant, qu’il était revenu à son foyer. N’ayant plus ni puissance, ni richesses, il ne pouvait rien offrir à la Seigneurie, mais tout ce qui lui restait, c’est-a-dire sa personne, était à elle jusqu’à la mort… » Le Doge, touché de ces infortunes, répondit qu’il le félicitait d’avoir échappé à tant de périls, et « qu’il en ressentait plus de plaisir que si c’était son propre iils qui avait échappé au naufrage... » Le retour a la gondole fut accompagné du même cérémonial que l’arrivée. Et Guido, salué par le peuple, s’en revint, à travers les canaux bordés de têtes curieuses, jusqu’au Canareggio, à la maison Malombra, où il allait vivre, désormais, avec une pension honorable décent scudi d’or.

Ainsi se terminait sa seconde fuite devant une seconde invasion. Venise, une fois encore, accueillait le voyageur que repoussaient toutes les cités de la « terre ferme. » Une fois encore, elle lui offrait le rempart de ses eaux, le trésor de ses beautés, la consolation de ses mirages. Certes, pour toute tristesse et à toutes les étapes de la vie, c’est l’hôtellerie discrète et somptueuse, celle où l’âme glisse le plus voluptueusement aux profondeurs du sommeil. Mais aux yeux fatigués du proscrit, quelle splendeur ! À l’oreille inquiète du fugitif, quel repos ! Guidobaldo ouvre ainsi, dans l’histoire, la marche des pèlerins de Venise. Il est le patron de ces âmes meurtries qui, au cours des siècles, sont venues endormir leurs blessures au bercement de sa lagune ou y retremper leurs ailes pour un nouvel essor.

Mais y aurait-il un nouvel essor ? La puissance de César semblait, cette fois, bien solide. Instruit par l’expérience, il prenait les meilleurs moyens de durer. Son administration à Urbino devenait plus douce. Il avait dit, tout d’abord, que s’il avait perdu cet État, c’était « par trop de douceur : « c’était exactement le contraire de la vérité. Et il prescrivit, de plus en plus, la modération. Cette attitude lui concilia quelques partisans. L’exil recommençait donc pour Guidobaldo, implacable et sans espoir. Les jours succédaient aux jours sans