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au futur Paradiso d’Isabelle d’Este, qui, en d’autres temps, lui eût paru un Paradis, mais qui, dans ces conjonctures, perdait beaucoup de son charme. Ses seules consolations étaient d’ordre mystique : le 23, deux jours après sa fuite, on avait ressenti à Urbino un tremblement de terre tel qu’on n’en avait jamais oui parler d’un plus grand, et on tirait, de là, le présage que le ciel désapprouvait le nouveau régime. Il avait encore la consolation de s’entendre dire par la sœur Osanna dei Andrasi, la vieille femme figurée à genoux, dans la Vierge de la Victoire, que « Borgia passerait comme un feu de paille. »

Certes, la prophétie de cette sainte sorcière, fameuse à la Cour de Mantoue, était un réconfort pour l’avenir. Mais, pour le présent, il fallait vaquer au solide, chercher quelque part un appui matériel contre l’usurpateur. Justement le Roi de France arrivait en Italie, — le Roi, le redresseur de torts, l’envoyé de Dieu ! Il avait la réputation d’un honnête homme : on allait lui retracer la conduite de César. Il ne pouvait rester insensible à tant d’injustices, de trahisons et de crimes. Le bruit courait qu’il était déjà résolu à les châtier, considérant « qu’anéantir la puissance des Borgia serait aussi méritoire que faire la guerre aux Turcs. » Toutes les victimes du Valentinois, les princes dépossédés, Varano de Gamerino, Giovanni Sforza, seigneur de Pesaro, Guidobaldo d’Urbino, accompagné du marquis de Mantoue,accouraient,le cœur plein de griefs et d’espoirs, croyant trouver, à Milan, le chêne de saint Louis.

Ils oubliaient que l’Étranger ne rend pas justice, d’abord parce que l’Étranger n’ayant pas souffert des injustices et n’en ayant pas été témoin, les comprend mal, ensuite parce que l’Étranger a, dans le pays, d’autres intérêts que le pays lui-même. Fatalement, il est amené à subordonner ce que font les habitans à ce qu’il y vient faire pour son compte. Louis XII s’était mis en tête de poursuivre encore une fois l’ « entreprise de Naples. » Pour cela, le concours du Pape lui était nécessaire, et le Pape ou César Borgia, c’était tout un. Il écoutait donc d’une oreille distraite, quoique bienveillante, les doléances de tous ces petits Princes contre César, l’histoire de ses origines scandaleuses, de son effrontée hypocrisie, lorsque celui-ci, en personne, parut.

Il avait quitté Urbino « en habit de chevalier de Saint-Jean, » le 25 juillet, avait passé le 4 août à Ferrare auprès de sa sœur Lucrèce fort malade, — elle venait de mettre au monde un