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Ce témoignage de crédulité populaire restera l’un des plus émouvans que jamais suscita la mémoire d’un héros. Le deuil de Guynemer allait toucher au cœur la France entière, de Paris aux plus lointains bourgs et villages, aux fermes et chaumières isolées qui connaissaient son nom et qui ruminent avec lenteur les événemens. Mais il fut précédé d’une période d’attente où persista la foi dans un Guynemer invincible.

Cependant le doute n’est plus permis. Des renseignemens transmis à la Croix-Rouge par la voie diplomatique précisent les circonstances de la mort : Guynemer avait été abattu d’une hauteur de 700 mètres au nord-est du cimetière de Poelcapelle, sur le front d’Ypres. Un sous-officier allemand et deux hommes se rendirent sur les lieux. Une des ailes de l’aéroplane était brisée. L’aviateur avait été tué d’un coup de feu à la tête ; il avait une jambe et une épaule rompues, Le visage était intact et l’identification a été faite au moyen de la photographie qu’il portait dans son portefeuille, sur le carton de son brevet de pilote. Il avait été inhumé au cimetière de Poelcapelle avec les honneurs militaires.

Mais il était dit que, jusque sous l’apparente précision des faits, une certaine obscurité demeurerait encore. L’Allemagne publie la liste de nos appareils tombés dans ses lignes, avec les indications qui les ont fait reconnaître. Sur aucune de ces listes n’a figuré le numéro d’ordre du Vieux-Charles. Si l’avion n’avait qu’une aile brisée, il aurait pu être identifié aisément. Qu’est-ce que cette histoire du sous-officier et des deux soldats expédiés sur les lieux ? Enfin, le 4 octobre (1917), les Anglais entraient dans Poelcapelle. L’ennemi contre-attaqua et l’on s’y battit furieusement. Le 9, le village était entièrement aux mains de nos alliés. Ni dans le cimetière civil, ni dans le cimetière militaire bouleversés, il ne fut possible de retrouver la moindre trace de la tombe.

Disparition du corps, disparition de l’avion, suppression des traces de la mort, ascension suprême du héros que la terre refuse, voilà ce que l’Allemagne devra reconnaître officiellement. Le 8 novembre (1917), le département des Affaires étrangères de Berlin se décide à répondre à une demande de l’ambassade royale d’Espagne, et voici la note qu’il transmet :


« Le capitaine Guynemer est tombé après une lutte aérienne