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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/66

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Georges Guynemer insistait pour s’engager à tout prix, malgré ses deux ajournemens successifs.

— Le chien ? quel chien ? avait demandé le jeune homme qui ne connaissait pas l’apologue.

— Le chien qui est sur le seuil, attendant que quelqu’un lui ouvre la porte. Il ne pense qu’à entrer, tandis que l’on ne pense pas toujours à le laisser dehors. Ainsi parviendra-t-il fatalement à son but.

Notre destin, pareillement, nous attend. Il attend pour nous faire signe que nous lui ouvrions la porte de notre vie. Nous avons beau la tenir fermée avec toute notre volonté. Parce que nous ne pensons pas toujours à lui, ou parce que nous nous fions à lui, il entrera quand ce sera son heure. Car il n’est là que pour le signe qu’un jour il nous doit adresser. « Ce que nous appelons fatalité n’est souvent que la revanche des forces naturelles sur la volonté humaine, quand l’esprit a trop contraint la matière ou prétendu se pa.sser d’elle. Orphée entraînait les lleuves, les arbres et les rochers au sou de sa lyre, mais les Ménades le mirent en pièces [1]. »

Guynemer en Flandre n’est-il plus le Guynemer de la Somme, de la Lorraine et de l’Aisne ? Sa maîtrise est, certes, la même, si elle ne s’accroît pas avec chaque bataille. Sa témérité n’a cure du nombre, ni des nouvelles tactiques aériennes, tant elle a foi dans son arme et dans son appareil perfectionnés. Ses victoires du 17 et du 20 août égalent les plus hardies. Et cependant^ ses camarades n’ont-ils pas remarqué che2 lui une tension plus violente des nerfs ? Il ne se contente pas de voler plus que les autres, de guetter plus longtemps le gibier qui se présentera et de l’abattre. Maintenant, il veut son Boche à jour fixe. Il exige que la victime se présente et, si elle manque au rendez-vous, il va la chercher dans ses lignes à des distances de plus en plus dangereuses. Est-il las de tenir au destin la porte fermée ? Est-il sûr que le destin n’entrera pas ? Idais songe-t-il seulement à ce destin qui a fixé son heure, proche ou lointaine ?

Nul doute qu’il y ait songé, et de plus en plus. « La dernière fois que je le vis, écrit le lieutenant Constantin, son compagnon de Stanislas, son air triste m’avait frappé. Il venait

  1. Bergson. Discours de réception à l’Académie française.