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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/618

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REVUE DES DEUX MONDES.

dans le désordre égayé d’une sortie de table, à l’heure des liqueurs et des cigares. Ahl ce n’est plus ici qu’on faisait de la modestiel C’était la liberté delà troupe, celte cordialité du rang, la bonhomie de compagnons qui jouissent de la vie sans vergogne, après une semaine d’épreuves, et quelle victoire ! J’étais assailli de récits, d’anecdotes, de nouvelles extraordinaires comme celle du Ravin de la Dame. Tout le monde allait, venait, causait sans gourme, sans contrainte ; tous les grades étaient confondus : le docteur M... frappait le piano à tour de bras et en lirait des airs de matchiche échevelce. Jamais depuis plus de cent ans les Silènes et les Bacchantes de ce salon galant ne s’étaient vus à pareille fête : la gloire dilatait les cœurs, on la res[)irait comme une femme. Et pour compléter le tableau il y avait, en elfet, une femme.

Celait elle. Je ne l’avais pas aperçue d’abord. Elle se tenait à l’écart, debout dans l’angle, près d’une fenêtre : droite, petite et causant à mi-voix avec deux officiers. Je saluai sans me mêler à la conversation. Malgré son attitude de réserve affi’.ctée, elle était manifestement l’héroïne de la journée ; et quoique invilée, elle semblait la dame de céans. Elle n’y était plus trailée en étrangère : elle avait arboré l’uniforme do la maison, portait la plus piquante toilette de drap kaki brodée au chiffre du régiment. Était-ce simple coquetterie de femme pour qui tout se réduit à une affaire de costume ? Élait-ce llatterie à l’adresse d’une troupe héroïque ? On ne savait plus bien si elle avait emprunté la couleur des zouaves, ou si les zouaves, comme au temps de la chevalerie, avaient décidé de porter celles de la cantatrice. Je la considérais, cherchant à deviner pour qui elle était là. Élait-ce par désir d’être traitée en reine et d’avoir une cour ? Élait-ce par ambition d’un rôle exceptionnel, d’apparaître à tant d’hommes comme leur talisman ? Voulait-elle une scène comme n’en pouvait avoir aucune de ses rivales ? Quel caprice inédit lui avait fait si tôt oublier Benjamin ? Élait-ce quelque nouvel amant ? Était-ce l’orgueil raffiné d’apparaître en Jeanne d’Arc, en amazone, en Noire-Dame des Zouaves ? Son regard rencontra le mien, et sembla me dire avec hauteur :

— De quoi vous mêlez-vous ?

Elle se détourna lentement et se remit à causer. Je songeais au pauvre Benjamin, au théâtre de Nieuport, au carillon de