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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/612

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REVUE DES DEUX MONDES.

elle se colorait à cette flamme charmante. Elle s’aimait dans cette jeune ardeur. C’était comme un vivant miroir qui lui renvoyait embellie l’image de sa beauté. Elle recevait tout de son adorateur, et elle paraissait tout donner. Elle vivait une idylle romanesque, celle de la mondaine éprise d’un artiste, et qui daigne se laisser emmener en curieuse dans des guinguettes. Elle était humble, douce, câline, raisonnable. Ses habitudes d’ordre lui conseillaient de ne rien brusquer, de ne pas se déconsidérer en se donnant toute à la fois. Elle prolongeait d’instinct les préludes de l’amour, se rendait précieuse en se montrant honnête ; elle joua supérieurement son rôle. Elle Gt allusion à ses chagrins intimes, aux lettres passionnées qu’elle recevait du front, apparut en consolatrice, en personne idéale. Elle se confiait à Benjamin sur le ton de l’amitié. Il faudrait venir dîner chez elle à sa première permission. Elle lui ferait de la musique. Elle serait toujours son amie. Il penserait à elle plus tard dans les mauvais momens. Elle lui porterait bonheur. Ce voyage fut un enchantement. Benjamin ne douta plus d’être aimé par un ange.

La soirée, en revanche, fut pitoyablement manquée. Il avait fallu tout improviser en deux heures. Staub et Devriès se dévouèrent ; il n’y avait pas trente personnes dans la salle : ce fut glacial. Brigett chanta comme s’il y avait eu des rois dans l’assistance. Un jeune vétérinaire apporta son concours, joua du violon, exécuta des tours de cartes. Rien ne dissipa le fiasco et le froid aux épaules. Benjamin était au supplice. Il arpentait d’un air farouche le vestibule de l’hôtel, furieux contre l’humanité aveugle et insensible qui ne se précipitait pas aux pieds de son idole. Il tremblait que Brigett ne fût blessée d’un tel affront, quand ce n’était pas trop pour elle des hommages de la terre entière. Il s’en prenait à Eugène de l’avoir exposée à cette humiliation. Son dépit était plaisant. Il aurait fallu que l’univers partageât sa passion, content de voir à son sommet ce couple supérieur, Benjamin et Brigett, comme si leur union était sa fin suprême. Il finit par se réfugier dans la cuisine du concierge par dégoût de ce monde stupide qui insultait à sa maîtresse.

Eugène jubilait au contraire, il était rayonnant. Son plan se réalisait, toutes ses prévisions se trouvaient vérifiées. L’audace lui avait réussi : l’artiste était accourue. Pour qui