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UNE ÉTOILE PASSA…

de ces flegmatiques garçons anglais, aviateurs, artilleurs, avec qui nous vivions « entro Siint-Donis et Saint-Georges, » comme dit leur poète (1), dans la plus cordi.ile des fraternités d’armes. C’était surtout le prince de T..., de la maison royale d’Angleterre, et sa petite mission militaire, et l’ambulance de Lady D..., ctiercliant elle-même la nuit les blessés dans Nieuport, charmante dans ce costume d’héroïne qui donnait à sa fraîche et intrépiile jeunesse l’air d’un boy de seize ans déguisé en jeune fille. Enfin, de temps en temps, il y avait la fiotte qui apparaissait sur la mer ordinairement vide, les monitors bizarres et les étranges châteaux cuirassés des dreadnoughts qui venaient faire tonner au large leurs canons monstres et narguer l’Allemagne bloquée par le spectacle de l’inviolable grandeur anglaise et l’orgueil du Ride Britannia. Oui, c’était quelque chose de bien original, un moment unique de la guerre, cette rencontre de tant d’élémens, ce raoul étonnant de sociétés, d’armées rassemblées par la même tourmente sur cette côte de plaisance, dans ce pays de villas, d’hôtels, de casinos... On voyait partout surgir du sol ce décor en trompe-l’œil, ces architectures de la réclame et de la spéculation modernes, ces stucs et ces faïences, ce faux luxe en train de faire, de Uunkerque à Ostende, la façade continue d’une immense ville de plaisir. Celait ce style de fête, ce fard des plages à la mode, ces vérandas, ces bow-windows, — et làdedans, comme au milieu d’un bal interrompu, des corps de garde, des cantonnemens, des magasins, des troupes. Mais quoi 1 la vie est la plus forte, et je ne sais quel charme s’exhalait, même dans la guerre, de ces plâtras de carnaval. Auprès des grands hôtels transformés en hôpitaux, on voyait dans les dunes des paities de tennis, et à la belle saison, dans la mer amoureuse, des bains d’eiifans et de femmes. Mais au bout du pays, une demeure isolée et une chapelle de bois, toujours enveloppées de secret et de myslère, ré[)andaient une ombre de silence : la demeure de la petite cour et la chapelle où une main délicate et royale recueillait les reliques des églises détruites. Un respect de tendresse et d’admiration entourait de loin l’auguste couple, mêlé d’une sorte d’amour pour Celle qu’on ne voyait qu’au chevet des blessés, ou encourageant d’un sourire les (1) Shakspeare, Heni’y V, scène dernière.