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souffrir du caractère que leur avait forgé leur vieille féodalité, il les accusa tout bas de dégénérer et il accusa tout haut la civilisation occidentale de les pervertir. Je dpute qu’il les ait aimés pour eux-mêmes. « On se sent mal à l’aise, écrivait-il à un ami, dans la compagnie d’un Japonais cultivé, quand on y reste plus d’une heure. Le charme des formalités passé, l’homme devient de glace, s’éloigne de vous, se perd au loin. » Et il se réfugiait parmi les humbles, les paysans, les artisans, les pêcheurs, non pas, comme il le croyait, qu’ils fussent plus Japonais, mais parce qu’ils étaient plus près de la nature, plus simples, et qu’ils excitaient davantage sa fantaisie. Le Japonais cultivé est plus profondément Japonais que l’homme des rizières qui ressemble, sauf dans ses petites superstitions, à tous les paysans du monde. Mais le Japonais cultivé se prêtait moins à son idéalisation et lui faisait trop sentir sa qualité d’étranger.

Et le Japon comprenait aussi qu’il n’était pour son fils adoptif qu’une matière d’art. C’est précisément ce que le Japon ne veut pas être. Nul pays ne s’enorgueillit plus de son passé ; mais il n’admet pas qu’on l’exalte aux dépens de son présent. Il lui déplaît qu’un étranger s’inquiète du relâchement de ses traditions. Ce relâchement n’existe d’ailleurs que dans l’imagination de ceux qui refont son histoire à leur guise et qui considèrent que les traditions d’un peuple sont des formes fixes et non des formes plastiques. Lafcadio Hearn a bien montiré, et en plus d’un endroit, la souplesse des traditions japonaises. Mais l’idée générale de ses ouvrages n’en est pas moins que le Japon merveilleux est mort. Le Japon vivant s’estime encore plus merveilleux ; et il a peu de goût pour la chanson des fossoyeurs. Sa rudesse à l’égard de Lafcadio Hearn est très significative de son nouvel état d’esprit. Vingt ans auparavant, l’Université l’eût gardé jusqu’à sa mort, et eût peut-être élevé un petit temple à l’Esprit de cette alouette de l’herbe occidentale, dont le chant pur fera si longtemps vibrer les âmes. Aujourd’hui, le Japon n’a plus besoin qu’on intéresse le public étranger par des évocations romantiques de son époque féodale et n’est plus d’âge à recevoir les conseils des philosophes ou des pédagogues européens. Il faut en prendre son parti.


André Bellesort.