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le vrai Japon, il le sent bien, « se cache d’un dangereux bavard comme Lafcadio Hearn. » Mais quel sujet Mac Donald aurait-il pu lui fournir qui valût son histoire ?

Les recueils d’essais et de légendes qu’il publiait régulièrement depuis qu’il était à Tokyo avaient désappointé les Japonais. Sa persistance à s’attarder dans les fantasmagories des âges périmés dissimulait mal une condamnation tacite de la société nouvelle. Cet étranger, devenu, au mépris du bon sens, un de leurs compatriotes, leur semblait plus réactionnaire que les samuraï du lendemain de la Restauration. Ils retrouvaient en lui un état d’esprit qui avait failli compromettre les progrès du Japon moderne. Et le malheur voulait qu’il fût écouté de l’Amérique, de l’Angleterre, du monde entier. Il aimait le Japon assurément, mais d’un amour qui ne s’adressait qu’aux choses d’autrefois. Il n’aimait du Japon que l’époque romantique des Tokugawa dont il avait contemplé le mirage rétrospectif dans un ancien milieu provincial.

— Que penseriez-vous, me disait un professeur de l’Université de Kyoto, d’un étranger qui n’admirerait chez vous que le Moyen âge ou la Renaissance ? Que penseraient les Anglais d’un étranger qui porterait le deuil d’Élisabeth et qui pleurerait sur la mort de Shakspeare ?

Et cet ancien élève de Lafcadio Hearn me disait encore :

— Son œuvre nous a fait du mal en ce sens que ceux qui l’ont lue et qui sont venus ensuite nous rendre visite ont été déçus et se sont écriés que le Japon était fini. Ils parlent de notre décadence morale. Ils nous en veulent ou de ne pas avoir su adapter immédiatement ce que nous avons pris à l’Europe ou de ne pas être restés ce que nous étions avec nos drôleries. Ils n’ont aucune indulgence pour ce qui est, à nos yeux, une question de vie ou de mort. Notre tâche est ardue. Jamais peuple n’a été mis en demeure de résoudre en moins de temps de plus graves problèmes. Et, pendant que nous nous y évertuons, ces étrangers nous chantent aux oreilles : « Ah ! que vous étiez beaux et jolis autrefois ! Qu’avez-vous fait de vos deux sabres ? » Mais s’ils avaient vécu dans ce fantastique autrefois, ils nous auraient accusés de barbarie. Lafcadio Hearn, qui n’était point samuraï, aurait couru le risque extraordinairement bizarre, non pas d’être abordé par un fantôme, mais d’être coupé en deux par un samuraï impatient d’essayer son sabre.